Gerard Mortier, ou l’impossible hommage

Dans « Dramaturgie d’une Passion », Gerard Mortier faisait le bilan de sa carrière après son départ de l’Opéra national de Paris. Retour sur quelques idées développées dans l’ouvrage, à l’occasion de la reprise, dédiée à sa mémoire, de Tristan et Isolde à l’Opéra Bastille.

Gerard Mortier, ou l’impossible hommage
Salvation, photographie de Michael Duane, détail de l'affiche de la production de Parsifal à l'Opéra de Paris

« La question qui se pose est : pourquoi et comment faire du théâtre ? »

Lorsque Gerard Mortier pose cette question, extraite de son ouvrage Dramaturgie d’une passion (Christian Bourgeois, 2009), il est sur le départ pour le Teatro Real de Madrid, après cinq années à la tête de l’Opéra national de Paris. De près ou de loin, cette interrogation a marqué non seulement la carrière du directeur d’opéra, mais aussi les institutions au sein desquelles il œuvra.

Disparu le 9 mars dernier, c’est en mémoire à son ancien directeur que l’Opéra de Paris a décidé de dédier la reprise de Tristan et Isolde (à l’affiche à partir du 8 avril 2014), dont la mise en scène était signée par Peter Sellars, et accompagnée des dispositifs vidéo de Bill Viola. Force est de constater quelques traits d’ironie dans cet hommage, symptomatiques de « l’ère Mortier » à Paris. En 2005, la première de l’opéra de Wagner s’était achevée sous les huées du public. « Peter Sellars seul en fait les frais » notait Christophe Rizoud pour forumopera.com. Il en sera de même pour bon nombre d’autres premières, et même pour quelques répétitions générales, comme en témoigne la vidéo ci-dessous, captée lors de la générale de Parsifal, mis en scène par Krzystof Warlikowski, dans laquelle on voit le directeur monter sur scène pour mettre fin aux huées.

www.wat.tv Aujourd’hui, on rend hommage à celui qui « développe une conception de l’opéra résolument actuelle, à la croisée des arts, ouvrant la scène à des metteurs en scène issus du thèâtre (…) du cinéma (…) ou à des plasticiens », mais on se souvient du travail de Gerard Mortier pour faire accepter ces productions, face à ceux qui, comme dans le magazine spécialisé Classica, évoquaient, en 2008, un « bilan hélas globalement décevant » et le « Récit d’un égarement » .

Face à ceux qui criaient « Mortier au bûcher ! » en pleine représentation d’Idoménée, Gerard Mortier ne cherchait plus l’adhésion. En témoigne cette interview de Lionel Esparza (à réécouter ci-dessous), dans laquel le directeur déclarait : «on doit défendre l’art de l’opéra contre les aficionados ».

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Une reconnaissance tardive ?

Lorsque Nicolas Joël prend les reines de l’Opéra national de Paris en 2009, il fait reconstruire les décors de Giorgio Strehler pour Les Noces de Figaro, décors qui avaient justement été détruits par Gerard Mortier. C’est peu dire que cette décision fait table rase de la période Mortier, et marque le souhait de renouer avec la tradition.
Mais une fois passée cette période de rejet, force est de noter les reprises des productions : Katia Kabanova (mise en scène de Christoph Marthaler), Tannhäuser (Robert Carsen), Don Giovanni (Michael Haneke)… Et les commentaires de plus en plus indulgents à l’encontre du Gantois.

Comme si, finalement, le jusqu’auboutisme de Gerard Mortier était un mal nécessaire pour faire entrer l’Opéra, sinon dans une nouvelle ère, du moins dans une approche où la temporalité immédiate de la composition, du livret, ou de la création d’une œuvre ne saurait prendre le pas sur le caractère universel de son discours.

affiches mortier
affiches mortier

Dans les colonnes du Monde, Renaud Machart soulignait dès 2010 le paradoxe d’un directeur peu à son aise à Paris, mais qui a « imprimé sa marque à Madrid. Mieux : il l’a imprimée à son meilleur », avant, deux ans plus tard, d’enfoncer le clou en titrant « Pourquoi Gerard Mortier réussit tout depuis qu’il a quitté Paris ».

Nombreux sont les journalistes et mélomanes qui se sont rendus à Madrid pour assister aux créations et nouvelles productions de l’institution, comme Brokeback Mountain. Pour d’autres, « subir » les productions de Gerard Mortier à Paris a suffit.

Testament d’un dramaturge de la programmation

« Il est absolument nécessaire d’instaurer le principe d’une dramaturgie de la programmation dans les maisons d’opéra ».

Bâti comme son propre bilan de 30 ans de carrière, Dramaturgie d’une passion fut l’occasion pour Gerard Mortier d’exposer les idées qui ont motivé ses choix – si souvent controversés – et de partager sa vision du monde de l’opéra. L’ouvrage était aussi une ultime réponse à un monde de l’opéra parisien divisé à son égard.

« Avec (la) désaffection pour la création survient l’investissement dans le relecture du répertoire existant (…). C’est une situation qui, à la longue, doit nécessairement mener à la sclérose de la vie de l’opéra. Devant cette situation, il n’y a que peu de remèdes. Tout d’abord, maintenir farouchement une programmation comprenant, par saison, 40% de pièces dédiées au XXe siècle et à la création. C’est par la sonorité des œuvres du XXe siècle que l’oreille s’ouvre aux créations contemporaines ».

Un « remède » mis en pratique dès sa première saison à l’Opéra de Paris : sur les dix-neuf productions lyriques programmées en 2004/2005, neuf appartiennent au XXe siècle. On dénombre aussi, pendant cette même période, neuf nouvelles productions. Ce chiffre reste stable par la suite : entre huit et neuf nouvelles productions à chaque saison et, en 2005/2006, une trilogie Da Ponte / Mozart proposée dans trois nouvelles mises en scène, signées par Patrice Chéreau (Cosi fan Tutte, dirigé par Gustav Kuhn), Michael Haneke (Don Giovanni, Sylvain Cambreling dir.) et Christoph Marthaler (Les Noces de Figaro, Sylvain Cambreling dir.).

Entre huées et acclamations, détracteurs et admirateurs, ces trois productions cristallisaient les tensions, et soulignaient la difficulté d’accéder à la perfection scénique, orchestrale, et lyrique. « Pourquoi et comment faire du théâtre ?» pas de réponse, mais une conclusion ouverte :

« Car le théâtre doit être constamment mouvement, comme le monde lui-même dont il est l’image et le porte-parole. Le théâtre qui se fige dans l’histoire devient lettre morte. »

Et aussi…
En juillet 2009, Véronique Sauger consacrait un « Laissez-vous conter » à Gerard Mortier, disponible à la réécoute ci-dessous :

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