Festival d’Aix : des projets numériques au service de la création

Pour la première fois cette année, le festival lyrique d’Aix-en-Provence donne l'occasion à Radio France de capter l’une de ses productions en son binaural (3D). Jérôme Brunetière, secrétaire général, explique pourquoi le festival développe les nouvelles technologies.

Festival d’Aix : des projets numériques au service de la création
Barbara Hannigan en Mélisande dans une mise en scène de Katie Mitchell pour le festival d'Aix ©DR

Première captation en binaural (son 3D qui virtualise la disposition des sons dans l'espace, accessible via un player Arte sur francemusique.fr grâce à un casque audio) réalisée par Radio France pour Pelléas et Mélisande, lancement de tablettes de traduction en russe et italien, web-documentaires, concert qui mêle machine et musique… Le Festival international d'art lyrique d’Aix-en-Provence se met au numérique depuis quelques années avec de nouveaux projet à chaque édition.

La place des nouvelles technologies dans la musique classique est une question légitime, à l’heure où de nombreuses maisons d’opéra ou orchestres se servent d’outils numériques pour valoriser leur travail et partager la musique. Une démarche que suit le festival d’Aix, comme nous l’explique son secrétaire général, Jérôme Brunetière.

France Musique : Quand avez-vous décidé de capter l’opéra de Debussy Pelléas et Mélisande en binaural ?

Jérôme Brunetière : Le projet n’est pas lié à la production. Avec Radio France - qui va capter en binaural cette production - nous développons un travail de recherche et une volonté d’expérimenter dans le numérique. Au cours de nos rencontres et discussions, nous avions envie de tenter cette expérience.

On va tirer un enseignement de cette expérience de captation 3D. Il y a 6 mois c’était très nouveau de faire de la 3D. Aujourd’hui, il y en a énormément. Des artistes veulent utiliser cet outil comme un mode d’écriture. Quand on regarde des vidéos, on sent que c’est encore nouveau et que l’on ne sait pas très bien réaliser. Le public en général a une manière de regarder la vidéo 2D qui fonctionne bien. Ici, dans le cadre du festival, nous sommes dans une ouverture qui veut approfondir la question de la médiation et des outils numériques sans forcer les choses. Il faut réfléchir à comment les médiateurs incorporent les outils numériques sans forcer la main.

Comment l’équipe de Pelléas et Mélisande a-t-elle accueilli le projet de captation en binaural ?

Très bien, car ils considèrent cette captation comme une qualité de prise de son et de restitution encore plus grande que d’habitude. C’est quelque chose de très évident et vécu comme un bénéfice.

Et ce n’est pas la première expérience liée au numérique au sein du festival...

Cette année aussi, dans Cosi fan tutte, nous testons des tablettes de traduction (des sous titres en direct), en russe et en italien. Pour cette édition, nous en avons distribué une dizaine, mais dès l’année prochaine, nous pourrons étendre à d’autres langues, notamment le mandarin.

Dans les autres projets nous avons aussi réalisé des capsules vidéos 360 degrés. Ces vidéos permettent de découvrir les lieux de spectacles, notamment pendant les répétitions. Et puis nous avons donné un concert appelé SolOMax avec Raphaël Imbert. Le saxohoniste improvisateur travaille avec un logiciel développé par l’Ircam qui s’appelle OMax. Ce robot écoute le jeu d’un musicien et produit une improvisation inspirée de ce jeu avec une quantité de variables très impressionnantes.

Enfin, il y a 4 ans, nous avons développé des webdoc sous forme de dispositif de médiation qui prépare le public à assister à un opéra. Ces vidéos de différents formats proposent toutes un film d’animation très accessible qui permet de raconter l’histoire de l’oeuvre, puis il y a tout un cheminement pour aller vers de contenus plus avancés, qui nécessitent des connaissances.

Ce projet a été lancé en même temps que les projections gratuites dans une trentaine de villes de la région PACA. Avec ce dispositif, nous voulons toucher des personnes éloignées du festival géographiquement, mais aussi éloignées du monde de l’opéra ou de la culture.

Quel est votre objectif derrière ces projets ?

Nous essayons d’éviter de construire des projets qui soient crées seulement pour le numérique. Souvent, ce type de projets ne correspond pas réellement à un besoin ou une envie autre que l’envie de faire de numérique. Nous essayons de les voir d’une manière transversale et de voir comment le numérique peut ajouter des choses, notamment dans l’expérience des spectateurs, ou festivaliers.

Ces expériences permettent-elles d’élargir le public du festival et de l’opéra ?

Oui, mais ce n’est pas magique. Publier des webdoc ne va pas amener des centaines ou des milliers de gens à s’intéresser à l’opéra. Dans le numérique, les gens reproduisent les éventuelles exclusions qu’ils ont dans la vie réelle. L’accès au numérique n’est plus aussi excluant aujourd’hui, des gens marginalisés dans la société ont accès au numérique. En revanche, c’est une porte d’entrée qui peut prolonger un contact fait ailleurs. Cela ne remplace pas la médiation mais le numérique peut la faciliter, la prolonger et permettre qu’une démarche de médiation soit plus légère et débouche sur un intérêt pour l’opéra.

Derrière ces projets, avez-vous une volonté de rendre le spectacle de plus en plus immersif ? De mettre le spectateur au centre de la musique ?

Il n’y a pas forcément une volonté de transformer le spectacle lui-même. J’ai parlé du numérique à différents endroits du festival, mais je n’ai pas parlé de la scène. Il ne s’agit pas de fabriquer un spectacle numérique pour fabriquer un spectacle numérique. Ce qui est intéressant c’est de créer des rencontres entre des artistes qui n’utilisent pas du tout le vocabulaire du numérique avec des artistes, ou créateurs, qui maîtrisent ce champ numérique. De ces rencontrent peut émerge une forme qui utilise le numérique, il faut utiliser ce procédé parce qu’il y a un acte créatif.

Par exemple, l’une des techniques d’animation des web doc utilise le popup (un décor en papier avec personnages en papier qui surgissent). Chaque année, nous organisons un séminaire de formation de professeurs pour préparer des scolaires à venir assister à un spectacle. Dans cette formation, nous demandons au professeurs de la pratique artistique. Nous leur avons fait faire des popup avec cette technique d’animation, et c’est amusant de voir qu’à partir d’un document numérique, nous leur faisons revenir à quelque chose qui n’a rien de numérique, comme un retour à la matière. On ne peut imaginer un tout numérique.

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