Festival d'Aix-en-Provence : comment se construit une programmation ?

Pour un festival lyrique aussi important que celui d’Aix-en-Provence, la programmation se prépare des années en avance. Un challenge pour les équipes, tant sur le budget que sur les choix artistiques.

Festival d'Aix-en-Provence : comment se construit une programmation ?
archevêché ©Festival d'Aix-en-Provence

Tous les ans, au mois de juillet, la ville d’Aix-en-Provence vit au rythme de son festival international d'art lyrique. Touristes et festivaliers se croisent dans les ruelles, les musiciens déambulent, instruments sur le dos, et chaque soir, des opéras préparés des années en amont sont proposés au public.

Le choix des artistes : entre prise de risque et hasard

Les scènes du Grand Théâtre de Provence, de l'Archevêché ou du Jeu de Paume accueillent tout le mois de juillet des artistes très en vue, que ce soit des chefs d’orchestre, des metteurs en scène, des orchestres ou des chanteurs/ses. Un défi pour l’équipe artistique comme le souligne Alain Perroux, conseiller artistique et dramaturge du festival d’Aix : « Le monde de l’opéra à l’international est contraint par les lois du marché donc les artistes les plus demandés sont “réservés” 5 ans à l’avance. On construit donc nos projets sur des délais de 3 ou 4 ans ».

Un délai relativement long par rapport aux évolutions des voix et des carrières. Il faut viser juste, trouver une cohérence entre l’oeuvre et les artistes, et parfois laisser faire la chance opérer… « L’opéra c’est aussi des opportunités, des hasards. Par exemple, je trouve que cette année [2017] est pile le bon moment pour Stéphanie d’Oustrac d’interpréter Carmen. Pour répondre à la demande très spéciale et exigeante de Dmitri Tcherniakov [le metteur en scène], il fallait quelqu’un d’expérimenté, avec un tempérament scénique. Et sa voix a pris une certaine ampleur depuis quelques années, elle a gagné en épaisseur, en chair, en profondeur dans le timbre », souligne Alain Perroux.

Si le festival met en lumière des artistes confirmés, voire des stars, c’est aussi un rendez-vous pour les nouveaux talents. Cette année, ils sont ainsi en nombre dans Don Giovanni : « Il y a quelques prises de risque dans cette production, comme le rôle de Don Giovanni tenu par un chanteur de 28 ans [Philippe Sly], qui est hallucinant par ailleurs. Je sens que ce rôle va beaucoup compter pour sa carrière. Le fondateur du festival était un vrai découvreur de talents, et on poursuit cette mission ».

L’Académie du festival, qui forme des jeunes chanteurs/ses, est aussi un levier pour faire émerger des futurs solistes. Cette année encore, de nombreux artistes sont issus de cette ce centre comme Stéphane Degout,Elsa Dreisig qui fait ses premiers pas au festival, Julie Fuchs ou encore Francesca Aspromonte« On aime bâtir une relation sur le long terme avec certains. C’est un vrai compagnonnage artistique, on ne crée pas juste une relation d’employeur à employé, il y a des liens d’amitié et confiance qui se tissent et un un dialogue sur leur carrière en général s’établit », explique Alain Perroux, chargé de recruter et suivre ces jeunes chanteurs/ses.

La coproduction : un domaine fragile

L’anticipation ne se fait pas uniquement d’un point de vue artistique. Pour monter un festival comme celui d’Aix, il faut gérer un budget variable d’année en année, trouver un équilibre entre le réalisable et le rêve pour garder une certaine exigence. Un mot qui revient dans toutes les bouches du côté des organisateurs. « Ce qui devient difficile c’est la coproduction, avance la directrice administrative et financière du festival, Agathe Chamboredon. « C’est un domaine qui devient fragile, on sait qu’on ne va pas passer un certain niveau de recettes de coproductions donc cela demande un travail de prospection en amont ».

Le festival possède un modèle économique particulier. Financé à hauteur de 30% de subventions publiques, il compte sur les recettes propres pour vivre : billetterie, mécénat et coproductions. « Il est difficile de viser les recettes de coproductions que l’on peut atteindre, or cela détermine en partie le niveau de dépense du côté des productions… » Pas question cependant de viser trop bas car « cela risque de réduire le projet artistique or nous n’avons pas vraiment besoin d’excédent. Le but c’est de dépenser ce que l’on a à dépenser. Notre premier objectif c’est d’avoir une belle programmation », conclut Agathe Chamboredon.

Un mot d'ordre : l'anticipation

Et pour avoir une belle programmation, c’est encore l’anticipation qui est le maître-mot du festival : « Elle est fondamentale, avance Jérôme Brunetière, secrétaire général : « On travaille de manière très collégiale, avec des réunions qui permettent de prévoir les futures programmations sur tous les niveaux. Le comité de programmation confronte ce qui, au départ, peut-être un désir du directeur général, avec toute sortes de contraintes budgétaires, de planning et de public ».

Et pour bien répondre aux attentes des publics, le festival prône une « cohérence de l’offre », selon les mots du secrétaire général. « Il faut un équilibre dans les productions et répondre à des questions simples : combien de représentations par oeuvre, quelle salle pour quel opéra… Il y a des évidences mais c’est un travail réalisé en amont. Aujourd’hui nous sommes déjà sur 2019, 2020 voire 2021 », explique Jérôme Brunetière.

En attendant les futures éditions, l’équipe du festival d’Aix-en-Provence profite de ce mois de juillet mouvementé et rythmé par les allées et venues d’artistes, de festivaliers et de potentiels futurs coproducteurs sous un soleil digne de la région à cette période.