Elsa Dreisig dans Carmen au festival d’Aix : « C’est un cadeau de travailler avec Tcherniakov »

Carmen fait son grand retour au festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence avec une mise en scène signée Dmitri Tcherniakov et une prise de rôle pour la jeune soprano Elsa Dreisig qui va chanter le rôle de Micaëla.

Elsa Dreisig dans Carmen au festival d’Aix : « C’est un cadeau de travailler avec Tcherniakov »
Elsa Dreisig, Stéphanie d'Oustrac et Michael Fabiano dans la nouvelle production de Carmen mise en scène par Dmitri Tcherniakov au Festival d'Aix en Provence ©Patrick Berger

Il y a quelques années à peine, Elsa Dreisig faisait encore partie de l’Académie du festival d’Aix-en-Provence. Aujourd’hui, elle revient sur les terres aixoises en tant que soliste. La jeune soprano interprète le rôle de Micaëla dans Carmen, aux côtés de Stéphanie d’Oustrac, Michael Fabiano, ou encore Guillaume Andrieux avec qui elle avait été nommée pour les Victoires de la musique classique dans la catégorie Révélations.

  • France Musique : Vous n’étiez pas très inspirée par le rôle de Micaëla. Est-ce que cela a évolué ?

Elsa Dreisig : J’avais des a priori… Mais un rôle ne veut rien dire, c’est la mise en scène qui l’enrichit. J’adore ce personnage mis en scène par Dmitri Tcherniakov. Il en a fait quelqu’un de riche et complexe, alors que dans le livret de Meilhac et Halévy,, elle n’a aucun intérêt dans l’intrigue. Tcherniakov est allé chercher dans la psychologie des personnages et pas dans l’apparence. Il est allé comprendre la relation entre Don José et Micaëla, qui, dans sa mise en scène, sont mariés depuis des années et ça ne marche plus, il n’y a plus de contact, plus de communication, ce qui donne une profondeur au rôle de Micaëla, elle n’est plus un pion à part. Les relations humaines sont plus excitantes à jouer qu’un personnage, et c’est là où Tcherniakov a été fort. Comme Micaëla était un personnage qui ne m’inspirait pas, travailler avec lui était un cadeau. Je n’avais pas à réfléchir à qui était ce personnage. On me l’a donné sur un plateau d’argent.

  • Comment avez-vous travaillé avec Dmitri Tcherniakov ?

Avec “Dima” on parle énormément. Une répétition commence après 2 heures de discussions où il a besoin de livrer son script intérieur, tout est réglé au millimètre près. On sent qu’il a réfléchi sur les personnages de A à Z, d’où ils viennent, où ils vont aller… Il m’a donné des indications très précises comme ma manière de sourire et rire après chaque phrase.

  • Est-ce un mode de travail que vous appréciez en tant que chanteuse ?

J’aime deux sortes de travail : quelqu’un qui sait qui je suis et va chercher le meilleur de moi-même dans un vrai dialogue ou travailler avec des gens comme Dmitri. S’il y avait eu une autre chanteuse, il aurait fait pareil donc je n’ai pas eu un rôle primordial dans la création du personnage, il faut retranscrire ce que lui imagine. Bien sûr, il ne faut pas que ce qu’il propose soit mauvais, sinon ce serait catastrophique. Mais quand c’est Tcherniakov, on lui fait confiance, on sait où il va.

  • Malgré tout, quelle est la part d’Elsa Dreisig dans ce personnage ?

Dans mon rapport à Micaëla il y a des va et vient. Je sens que jusqu’à la dernière je vais m’approprier la partition, même toute ma vie. J’ai toujours cette sensation de me dire qu’est-ce que je vais faire, qu’est-ce que je vais dire. Je ne peux pas savoir quelle est ma part du rôle, de mon fantasme, de ce que j’ai écouté, de ce que je veux reproduire. Quand j’écoute quelque chose j’ai tendance à me l’approprier tout de suite. Avant les répétitions, je commence toujours pas écouter toutes les versions que je trouve et j’essaye d’entendre ce qui me plaît au niveau des voix, des nuances, des phrasés. Je me fais mon idée musicale. Après quand je travaille, je me rends compte que je ne peux pas tout reproduire. Il faut donc être proche de son instrument et se demander : qu’est-ce qui est juste pour moi.

  • Vous avez fait partie de l’Académie d’Aix, aujourd’hui vous êtes soliste, quel sentiment cela évoque pour vous ?

C’est 10000 fois mieux [rires]. J’ai beaucoup aimé l’Académie. A l’époque, j’espérais venir un jour ici en tant que soliste. Quand j’ai eu la proposition de contrat, j’étais aux anges ! Rien que d’être au festival sous le soleil d’Aix c’est une super sensation, et en plus faire partie de Carmen qui n’a pas été joué depuis des dizaines d’années, avec un casting que j’apprécie beaucoup, c’était inouï comme proposition. Se retrouver chez les grands c’est à la fois naturel car j’ai toujours aspiré à cela, mais quand ça arrive, c’est toujours surprenant.

  • Comment s’est passé l’entente entre chanteurs/ses sur Carmen ?

Tout le monde est très complice. Il y a eu des moments intenses, car malgré tout le génie de Tcherniakov, il y a des jours où, vu qu’il ne fait pas avec qui on est, certaines personnes ont trouvé ça compliqué. On propose des choses qui nous semblent justes, qu’il refuse, donc il y a des moments de tension où on a l’impression de bien faire et de tout donner or ça ne va pas. Mais ce sont des phases de création importantes. Après, nous les chanteurs, sommes des bêtes sensibles.... On se remet en question or ce n’est pas le but, on est un peu à fleur de peau dans une production comme celle-là. Mais de manière général tout s’est bien passé, on a été à la mer ensemble, on a fait des choses sympas pour se connaître.

  • Avez-vous peur du retour du public sur cette production très attendue ?

Je pense qu’on sous-estime la réceptivité d’un public. Il faut faire confiance à Tcherniakov qui sait ce qu’il fait, et son fil conducteur est très clair et visible. Après il faut savoir à qui on a envie de parler : des spécialistes ou des personnes qui n’ont jamais vu Carmen. C’est le choix très personnel du metteur en scène et on ne le maîtrise pas. Je pense que cette production déboussole du fait que ça n’est pas du tout le livret original de Carmen, on n’est pas en Espagne, ni dans groupe de contrebandiers mais est-ce que c’est vraiment ça Carmen ? Puisque qu’on a déjà vu la version exacte du livret, si un individu pense avoir autre chose à dire par le biais de cette histoire c’est ce qu’il faut en faire, c’est comme ça qu’on fait vivre encore un opéra, sinon c’est aller dans un musée et ne plus vouloir y toucher. il suffit d’avoir une ouverture d’esprit et ne pas s’attendre à voir quelque chose de déjà fait. Je ne vois pas pourquoi les gens sortiraient choqués et énervés de cette production car on voit un travail et une personnalité qui a voulu dire quelque chose car c’est ça être intègre et être artiste. Après certains n’aimeront pas, mais moi quand je n’aime pas un spectacle ce n’est pas parce que c’est mauvais ! La plupart des personnes autour de moi qui ne connaissaient pas bien Carmen ni l’opéra et ont assisté à cette production ont été transportés, et je trouve ça très fort.