Derrière l’œuvre de Degas, la terrible réalité des petites danseuses de l’Opéra

Que nous révèlent les dessins, peintures et statues d’Edgar Degas sur le quotidien des petits rats de l’Opéra de Paris au XIXe siècle ?

Derrière l’œuvre de Degas, la terrible réalité des petites danseuses de l’Opéra
"Les danseuses", Edgar Degas, 1899., © Getty

A l’occasion de l’exposition Degas Danse Dessin. Hommage à Degas avec Paul Valéry, du 28 novembre 2017 au 25 février 2018 au Musée d’Orsay (Paris), retour sur la triste réalité que donnent à voir les œuvres du célèbre artiste.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, à Paris, le temps est à la fête : pas de guerre, une économie plutôt prospère, on refait le monde aux terrasses des cafés, on s’amuse au Bal Bullier et, surtout, on se bouscule pour assister aux grands spectacles. Ceux de l’Opéra de Paris, par exemple.

Parmi les spectateurs assidus de cette prestigieuse institution, Edgar Degas, un peintre innovant et qui ne se contente pas d’assister aux représentations. Tel un artiste-reporter, il s’invite en coulisses et nous fait découvrir l’envers du décor, les efforts et souffrances des jeunes danseuses de l’Opéra.

Dans les coulisses avec Degas

Autoportrait, peinture à l'huile d'Edgar Degas, 1855.
Autoportrait, peinture à l'huile d'Edgar Degas, 1855., © Getty

Tour à tour dessinateur, peintre, sculpteur et photographe, Edgar Degas est un artiste curieux, un fin observateur de la vie parisienne du XIXe siècle qui, grâce à l’un de ses amis musiciens, parvient à se glisser jusque dans les coulisses du prestigieux Opéra de Paris.

Ce qu’il y découvre ne manque pas de l’inspirer : près d’un milliers de ses toiles et dessins sont consacrées aux danseuses de l’Opéra. Pourquoi la danse plutôt que la musique ? Parce qu’elle est un art visuel, un travail de l'équilibre et du mouvement. De plus, l’exposition des bras et jambes des ballerines - le tutu étant une tenue plutôt dénudée aux yeux de l’époque - fait de ces jeunes danseuses un parfait sujet d'exercice pour le coup de crayon de Degas.

Peut-être aussi que l'entraînement physique exigé par la danse lui rappelle celui tout aussi précis et méticuleux du dessinateur, qui soigne chacune de ses courbes et de ses lignes.

"Le Foyer de la danse à l'Opéra de la rue Le Peletier", peinture à l'huile d'Edgar Degas, 1872.
"Le Foyer de la danse à l'Opéra de la rue Le Peletier", peinture à l'huile d'Edgar Degas, 1872., © Getty

Le réalisme de l’oeuvre de Degas, la fidélité de ses croquis aux mouvements du ballet, font aujourd’hui encore référence. « Ce tableau [ndlr : le Foyer de la danse] est parfait » fait remarquer Elisabeth Platel, danseuse étoile et directrice de l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris, au micro de Lionel Esparza. « Les pieds sont très bien dessinés. C’est une photographie peinte. »

Un réalisme qui fait scandale

Ces danseuses tant admirées n’ont pourtant pas toujours fait l’unanimité… Car du temps de Degas, au XIXe siècle, l’Art est supposé transcender la réalité, la sublimer, et non la représenter. Aussi, les visages parfois disgracieux de ces petites ballerines, leurs airs fatigués ou découragés, apparaissent comme bien grossiers aux yeux de certains critiques.

Parmi les scandales provoqués par les œuvres de Degas : La Petite Danseuse de 14 ans, une statue qui, lorsqu’elle est pour la première fois exposée, en 1881, suscite les plus vives critiques.

"La Petite Danseuse de 14 ans", statue d'Edgar Degas exposée ici en 2014 à la National Gallery de Washigton (Etats-Unis).
"La Petite Danseuse de 14 ans", statue d'Edgar Degas exposée ici en 2014 à la National Gallery de Washigton (Etats-Unis)., © Getty / The Washington Post

Pourquoi un tel rejet ? D’une part l’original de cette petite danseuse est fait de cire - un matériau jugé peu noble - et d’autre part, elle est affublée d’un accessoire, le tutu, procédé inhabituel pour l’époque. « Pour beaucoup des spectateurs de l’époque, ce n’est donc pas de l’art mais une poupée, une marionnette », explique Marine Kisiel, conservatrice au Musée d’Orsay et commissaire de l’exposition Degas Danse Dessin, interrogée par Lionel Esparza pour le Classic Club.

Mais le scandale va plus loin que ces considérations esthétiques. L’expression du visage de la ballerine est qualifiée de bestiale, de vicieuse et « le fait que l’on voit la naissance de ses cuisses a également pu choquer », suppose Elisabeth Platel. En effet, l’exposition du corps de la jeune danseuse va être jugée indécente et reprochée à Degas.

Des critiques hypocrites

L’indiscrétion - voire le voyeurisme - que la critique dénonce dans les oeuvres de Degas, dans sa représentation réaliste des corps, est en fait celle-là même qui explique le succès de ses danseuses. Car en cette fin de XIXe siècle, le ballet souffre d’un certain déclin et le public (majoritairement masculin) ne semble assister aux spectacles que pour admirer les jolies ballerines.

"Musiciens à l'orchestre", huile sur toile d'Edgar Degas, 1872. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'école française de ballet pâtit du goût de l'époque pour l'exotisme. On se désintéresse du ballet romantique, mais pas de ses danseuses.
"Musiciens à l'orchestre", huile sur toile d'Edgar Degas, 1872. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'école française de ballet pâtit du goût de l'époque pour l'exotisme. On se désintéresse du ballet romantique, mais pas de ses danseuses. , © Getty

Un cliché qui n’en est pas un, comme en témoigne l’histoire cachée de La Petite Danseuse de 14 ans. Son véritable nom est Marie van Goethem. Issue d’une famille précaire et illettrée, elle est envoyée à l’Opéra par sa mère afin d’y rencontrer et séduire des hommes fortunés, plutôt que pour y apprendre un métier. Les leçons de danse coûtent cher, et Marie est forcée de se prostituer.

Voilà quel modèle choisit Degas pour son oeuvre, lui qui connaît parfaitement l’histoire de la petite fille (sans faire partie de ceux qui l’ont abusée). Voilà quelle réalité il offre à voir au public parisien : une enfant danseuse qui semble s'offrir et devant laquelle la critique feint de s’offusquer. Car la réalité des petits rats de l’Opéra, au XIXe, tout le monde la connaît.

Les abonnés

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’Opéra « est à la fois un haut-lieu de la danse, très glorieux, et en même temps l’endroit où les abonnés viennent faire, en quelque sorte, leur marché érotique », raconte Elisabeth Platel, directrice actuelle de l’Ecole de danse.

Ces abonnés, ce sont les hommes vêtus de noir et parés de haut-de-formes que l’on retrouve sur les toiles de Degas. En 1831, suite à une décision de l’administrateur Louis Véron, les abonnés acquièrent officiellement le droit d’assister aux répétitions et d’accéder au Foyer de l’Opéra, où ils peuvent rencontrer les jeunes danseuses en toute sérénité.

"Répétition d'un ballet sur la scène", peinture à l'huile d'Edgar Degas, 1874. En arrière-plan, à droite : un abonné assiste à la répétition.
"Répétition d'un ballet sur la scène", peinture à l'huile d'Edgar Degas, 1874. En arrière-plan, à droite : un abonné assiste à la répétition. , © Getty

Certaines ballerines refusent leurs avances tandis que d’autres, souvent issues des milieux les plus modestes, s’emploient à trouver un ‘protecteur’. Mais comment concevoir que de si jeunes filles choisissent par elles-mêmes ce double métier ? Il n’en est rien : derrière ces fillettes, il y a des mères. Que Degas n’a pas non plus manqué de représenter.

Les mères maquerelles

Celles qu’on appelle les “mères” - mais qui peuvent tout aussi bien être des tantes, des cousines ou des grandes soeurs - on les voit assises au fond de la salle de cours ou en train d’ajuster le tutu de leurs filles. Or cette attitude attentionnée révèle une sordide motivation. Les “mères” marchandent en fait « le droit de cuissage de leurs filles, leur viol », pour reprendre les termes employés par Louis Véron dans ses Mémoires, Véron qui est celui à avoir autorisé l’accès des abonnés au Foyer.

"L'attente", pastel sur toile d'Edgar Degas représentant une jeune danseuse et une "mère"', 1882.
"L'attente", pastel sur toile d'Edgar Degas représentant une jeune danseuse et une "mère"', 1882., © Getty

Quand l’abonné n’est pas assez fortuné, ces mères proxénètes n’hésitent pas à jouer la carte de l’indignation, arguant que leurs filles sont bien trop jeunes pour se livrer à des “rendez-vous galants”. Mais quand l’intéressé semble suffisamment généreux, elles négocient elles-même les compensations matérielles et financières.

« La jeune ballerine est à la fois corrompue comme un vieux diplomate, naïve comme un bon sauvage ; à 12 ou 13 ans, elle en remontrerait aux plus grandes courtisanes », écrit Théophile Gautier dans son roman Les deux étoiles (1848). Et ces petites danseuses n’ont de toute façon pas le choix : quelle que soit leur ambition, faire carrière ou trouver un ‘protecteur’, il faut se plier à un ordre masculin, plaire au maître de ballet, au chorégraphe et au directeur de l’Opéra, a minima…

"Danseuse dans sa loge", pastel d'Edgar Degas, 1879. Jeune ballerine préparée par une mère et un protecteur.
"Danseuse dans sa loge", pastel d'Edgar Degas, 1879. Jeune ballerine préparée par une mère et un protecteur. , © Getty

A la conquête du statut d’artiste

Si l’administration de l’Opéra de Paris entame un grand ménage au début du XXe siècle, ce n’est pas pour secourir ses jeunes danseuses - car celles qui affichent trop ouvertement leur activité de prostitution sont traitées comme des coupables : punies ou renvoyées - mais plutôt pour redorer son propre blason. L’accès aux coulisses est interdit aux mères et aux abonnés.

Les ballerines bénéficient également d'une nouvelle génération de professeures, des danseuses qui ont connu la triste époque des 'rencontres galantes' et qui encouragent leurs élèves à évoluer en toute indépendance, au service de leur art : la danse.

Les danseuses revendiquent peu à peu leur statut d'artiste, un statut qu’Edgar Degas aura été parmi les premiers à leur accorder, dépeignant aussi bien leur performance scénique que leur quotidien et leurs efforts.

"Deux danseuses sur scène", pastel sur toile d'Edgar Degas, 1874.
"Deux danseuses sur scène", pastel sur toile d'Edgar Degas, 1874., © Getty

L’exposition Degas Danse Dessin. Hommage à Degas avec Paul Valéry se tient du 28 novembre 2017 au 25 février 2018 au Musée d’Orsay, à Paris.

Lionel Esparza a visité l'exposition en compagnie d'Elisabeth Platel (danseuse étoile, directrice de l'Ecole de danse de l'Opéra de Paris), Marine Kisiel (conservatrice au Musée d'Orsay, commissaire de l'exposition) et Camille Laurens (écrivain, auteur de La petite danseuse de quatorze ans aux éditions Stock), pour le Classic Club du 4 décembre 2017.

Nathalie Moller