Décès de Heather Harper, championne de Benjamin Britten, à l'âge de 88 ans

Son histoire est celle du chant lyrique en Angleterre et en Europe au XXe siècle : c'est en remplaçant au pied levé Galina Vishnevskaya, retenue par les autorités soviétiques en 1962 pour la création du War Requiem de Britten, qu'elle entre sous le feu des projecteurs qu'elle ne quittera qu'en 1994.

Décès de Heather Harper, championne de Benjamin Britten, à l'âge de 88 ans
de gauche à droite : Benjamin Britten, Heather Harper et Josephine Veasey - 1963, © Getty / Eric Auerbach

Heather Harper, décédée le 22 avril 2019, est née à Belfast en 1930 dans un foyer de musiciens amateurs et professionnels : sa soeur Alison était violoncelliste au City of Birmingham Symphony Orchestra et son frère Ian cor principal du Royal Philharmonic Orchestra, du English Chamber Orchestra et de la Royal Opera House. 

Si elle a débuté ses études en remportant une bourse pour étudier le piano à la Trinity School of Music à Londres (où elle y étudiera le violon et l'alto également), c'est très vite vers le chant qu'elle se dirige : elle devient membre des Ambrosian Singers, du BBC Chorus et des George Mitchell Singers. Sa carrière décolle en 1954 lorsque sa professeur de chant Helen Isepp lui donne l'opportunité de chanter Lady Macbeth dans la production de Macbetto de Verdi avec l'Oxford University Opera Club. Elle est alors invitée à chanter Violetta dans La Traviata et Mimi dans La Bohème en 1956, cette fois pour la télévision.

Sa voix présentait l'avantage d'avoir débuté en mezzo-soprano tout en possédant la facilité et l'envergure d'une soprano colorature : avant d'aborder les rôles dramatiques de la deuxième partie du XIXe siècle (Wagner et Strauss), elle a pu s'illustrer avec brio dans le répertoire baroque, exigeant une précision très détaillée et virtuose dans les doubles croches.

Une carrière aux côtés de Benjamin Britten

C'est en 1962 qu'elle montre sa réelle maîtrise du répertoire contemporain : elle remplace Galina Vishnevskaya pour la création du War Requiem de Britten aux côtés de Dietrich Fischer-Dieskau et de Peter Pears à la cathédrale de Coventry. Elle avait, en 1960, déjà montré sa "versatility" (polyvalence, souplesse), en participant à la création anglaise du Erwartung d'Arnold Schönberg : elle apporte au rôle de la Femme Solitaire une dimension lyrique plus que dramatique, qui a donné une perspective intéressante à cette version.

Invitée régulière de l'Aldeburgh Festival, elle a pu enregistrer plusieurs rôles dans des opéras de Britten : notamment le rôle de Mrs Coyle dans l'opéra pour la télévision Owen Wingrave (en 1970), la Gouvernante dans Le Tour d'écrou (1972). Elle a également placé dans ses programmes de concert, au milieu d'oratorios de Haendel, de Haydn, de la Missa Solemnis de Beethoven, des moments de musique moderne anglaise : Les Illuminations et Our Hunting Fathers de Britten, le Requiem de Frederic Delius, des oeuvres de Vaughan Williams, la troisième symphonie de Tippett. 

Une habituée des grandes scènes et des grands chefs

Elle fait ses débuts au Glyndebourne Festival en 1957 avec La Flûte Enchantée. Elle y chantera plus tard Anne Trulove dans le Rake's Progress de Stravinski. C'est par le rôle d'Helena dans Le Songe d'une Nuit d'été de Britten qu'elle fera ses débuts à Covent Garden en 1962.

Très à l'aise avec le caractère parfois difficile de certains chefs, elle part en nous laissant le souvenir d'une grande facilité dans l'interprétation de Schéhérazade de Ravel et des Quatre derniers lieder de Richard Strauss avec Pierre Boulez. Elle a su tenir tête à Karl Böhm et à Georg Solti. Otto Klemperer lui composera même un cycle de lieder.

Elle était mariée au scientifique et critique musical argentin Eduardo Benarroch.