Carmen de Bizet : une histoire de scandales

Femme fatale qui choque la bourgeoisie du XIXe siècle, Carmen blonde huée à Bastille… Depuis sa création, l’opéra de Georges Bizet suscite de nombreux scandales.

Carmen de Bizet : une histoire de scandales
Elina Garanca dans Carmen de Georges Bizet au Royal Opera House de Covent Garden à Londres, © Getty / Robbie Jack

A l’origine du drame, une gitane : Carmen. Née en 1847 sous la plume de Prosper Mérimée, elle ressuscite une trentaine d’années plus tard dans la partition de Georges Bizet. L’écrivain et le compositeur participent à la création d’un mythe, littéraire et populaire, celui d’une bohémienne farouche et séductrice, provocante et libre. 

Carmen, c’est l’objet de tous les fantasmes, la mise en scène de ce qu’une société, à une époque donnée, considère comme sensuel ou sulfureux, indécent ou provocant. Pas étonnant donc, que cet opéra fasse encore et toujours scandale, près de 150 ans après sa création.   

Scandale n°1 : la femme fatale 

En 1875, année de composition et de création de Carmen, le pari de Bizet est audacieux. Alors que le public bourgeois de l’Opéra-Comique est habitué aux histoires qui finissent bien, aux personnages d’innocentes orphelines et de dociles demoiselles, il fait chanter à son héroïne : « Si tu ne m’aimes pas, je t’aime. Si je t’aime, prends garde à toi ! » 

Le public parisien est heurté, choqué par l’histoire de cette séductrice bohémienne. On en boucherait presque les oreilles des jeunes filles à marier. Carmen est jugée vulgaire, contraire aux bonnes moeurs. Il faudrait « la bâillonner et mettre un terme à ses coups de hanche effrénés, en l’enfermant dans une camisole de force » écrit même le musicologue Oscar Commettant dans le journal Le Siècle

Dessin du costume de Carmen au 2e acte, 1875.
Dessin du costume de Carmen au 2e acte, 1875., © Getty / Bibliothèque-Musée de l'Opéra National de Paris -Garnier.

Scandale n°2 : un meurtre sur scène

Georges Bizet et ses librettistes (Henri Meilhac et Ludovic Halévy) ont eu beau nuancer leur livret en y introduisant le personnage consensuel de Micaëla - une jeune paysanne amoureuse de Don José - cela ne suffit pas à rendre l’oeuvre plus ‘acceptable’. Car il est autre chose qui choque le public : le meurtre, sur scène, de Carmen. 

Pourtant, à la fin du XIXe siècle, on a déjà mis en scène la mort, et rompu avec les règles classiques de bienséance au théâtre. Dans Ruy Blas, Victor Hugo a même montré un suicide, celui de son personnage principal. Mais l’Opéra-Comique ne ressemble pas aux autres théâtres, il est le temple bien gardé du divertissement bourgeois et pudibond. Le meurtre d’une femme par son amant devant un public familial et mondain, c’est donc sacrément osé, presque révolutionnaire. 

Scène finale du meurtre de Carmen par Don José, au Théâtre Antique d'Orange, en 2008.
Scène finale du meurtre de Carmen par Don José, au Théâtre Antique d'Orange, en 2008., © AFP

Scandale n°3 : Carmen réadaptée

Dès octobre 1875, l’opéra de Bizet est repris à Vienne, dans une version allemande, et bien avant que l’Opéra-Comique n’ose remettre Carmen à son affiche, l’oeuvre voyage déjà à travers l’Europe (Londres, Barcelone, Amsterdam…). Nos voisins européens semblent moins chatouillés par le caractère libertin de la célèbre bohémienne.  

D’autres publics manifesteront tout de même leur interrogation, voire leur désapprobation. En 1982, Carmen est jouée pour la première fois à Pékin. Malgré la traduction du livret en chinois et l'adaptation aux moeurs locales (pas de décolletés plongeants dans la mise en scène de René Terrasson, ni de baisers échangés), le personnage libertin mis en musique par Bizet dérange et fait débat, même à l’autre bout du monde.  

Scandale n°4 : minimalisme et nudité  

« Une représentation absurde et peu glorieuse » titre en 2012 le Nouvel Obs au lendemain de la création d’une nouvelle Carmen à l’Opéra de Lyon, dans une mise en scène d’Olivier Py. Comme à son habitude, l’homme de théâtre a totalement revisité l’oeuvre. Carmen est désormais une danseuse façon Crazy Horse, ses amis sont des drag queens et Don José, lui, officier de police. Quant au décor, on ne peut pas faire plus minimaliste. 

La mise en scène divise : certains applaudissent le renouveau apporté par Olivier Py à une oeuvre vue et revue, d’autres ne voient que non-sens et vulgarité gratuite. Il est difficile de toucher à un mythe, de moderniser un des plus grands classiques du répertoire.  

Kate Aldrich incarne Carmen dans la mise en scène d'Olivier Py, à l'Opéra de Lyon, en 2014.
Kate Aldrich incarne Carmen dans la mise en scène d'Olivier Py, à l'Opéra de Lyon, en 2014., © AFP / Philippe Desmages

Scandale n°5 : une Carmen blonde 

Autre lieu, autre proposition. Sur la scène de l’Opéra Bastille, en 2012, la Carmen mise en scène par Yves Beaumesne est blonde, façon Marilyn Monroe. L’intrigue est déplacée dans la Movida espagnole des années 1970, et les spectateurs croiraient presque assister à la version scénique d’un film d’Almodovar. 

Le soir de la première, la production est copieusement huée, sifflée. Et la blondeur de Carmen fait jaser : cette fois-ci, le metteur en scène a tenté de déconstruire le personnage même de Carmen. Or, pour la critique, il semble inconcevable d’associer le sulfureux personnage de la Carmencita à une blondeur angélique et juvénile.  

En 2015, le metteur en scène Calixto Bieito choisit lui aussi une Carmen blonde pour sa production au London Coliseum.
En 2015, le metteur en scène Calixto Bieito choisit lui aussi une Carmen blonde pour sa production au London Coliseum., © Getty / Robbie Jack

Scandale n°6 : Opportunisme ou féminisme ?

Janvier 2018. Après l’engouement suscité par les mouvements #balancetonporc et #metoo, la parole des femmes se libère et les questions de harcèlement sexuel mis à l’ordre du jour. « On ne peut pas applaudir le meurtre d’une femme » déclare alors le metteur en scène Leo Muscato pour la présentation de sa Carmen, à Florence (Italie). A la fin de sa version, la gitane ne meurt pas poignardée mais résiste et tue son agresseur, Don José. 

« Quand on va voir Carmen, ce n’est pas le meurtre qu’on applaudit, mais l’oeuvre, dans son ensemble » répond la journaliste Nadia Daam sur Europe 1. Alors, brillant coup de publicité ou véritable relecture engagée de l’oeuvre ? Le Carmengate, en tout cas, fait parler. Mais peu de voix saluent finalement l’initiative. Pour certains il est inconvenant de modifier l’intrigue originale choisie et mise en musique par Bizet. Quant à d’autres, ils s’interrogent sur la crédibilité de l’argument ‘féministe’. 

Scandale n°7 : une affaire de tabac

« Dans l’air, nous suivons des yeux la fumée ! chante le choeur des cigarières, au premier acte. Cela monte gentiment à la tête, tout doucement cela vous met l’âme en fête ».

Le premier acte de Carmen se déroule à Séville, devant une fabrique de cigares, et c’est pourquoi de nombreuses mises en scène de l’opéra donnent à voir des personnages fumeurs, cigarettes entre les doigts. 

En 2014, le West Australian Opera de Perth dénonce une incitation à la consommation de tabac et annule toutes ses représentations de l’oeuvre. Derrière cette décision se cache en fait l’influence d’un investisseur : la fondation publique australienne Healthway, fermement engagée contre la consommation de tabac et d’alcool. 

Près d’un demi siècle après sa création, l’opéra de Bizet rassemble aujourd’hui encore de nombreux sujets brûlants, d’actualité ou de société. Meurtre, tabac, représentation de la féminité, sans compter la corrida, la contrebande des amis de Carmen ou les stéréotypes véhiculés sur la communauté gitane.  Cela n'empêche pas Carmen d'être l'opéra le plus joué au monde.  

La chanteuse Muriel Smith dans la peau de Carmen, en 1966.
La chanteuse Muriel Smith dans la peau de Carmen, en 1966., © Getty / Lee Tracey