Bayreuth : le Ring du bicentenaire fait déjà débat

Alors que le monde de l’opéra aura les yeux tournés vers Bayreuth et son festival en cette année du 200e anniversaire de Richard Wagner, le metteur en scène de la tétralogie du Ring, Frank Castorf, douche les espoirs de présenter une oeuvre qui restera dans les annales de l’Opéra.

Bayreuth : le Ring du bicentenaire fait déjà débat
Frank Castorf

Frank Castorf, metteur en scène turbulent et iconoclaste du théâtre
allemand, va s'attaquer à l'Everest de l'opéra: la foisonnante tétralogie
wagnérienne du Ring. L'accueil que réservera la critique et le public à cette production
pourrait bien avoir des conséquences importantes sur l'avenir du festival de
Bayreuth, tout entier dédié aux oeuvres de Richard Wagner. Mais Castorf a douché les espoirs de présenter une tétralogie du Ring qui resterait dans les annales de l'Opéra, dans un entretien à l'hebdomadaire allemand Der Spiegel paru dimanche, se plaignant de ne pas avoir eu suffisamment de temps. «Je ne veux pas présenter le Ring du siècle. Cela me suffit si je présente un Ring de l'année », a dit M. Castorf, âgé de 62 ans, dans le premier entretien qu'il a accordé à l'approche de la première.
Le choix de Castorf était extrêmement controversé, étant donné qu'il est plutôt novice en matière d'opéra alors que le Ring est une oeuvre qui donnerait des cauchemars même à des réalisateurs expérimentés. Et il n'a eu que deux ans pour le mettre en scène. Castorf était même considéré comme une solution de repli après de longs palabres infructueux avec le réalisateur allemand Wim Wenders.
Dans son entretien au Spiegel, M. Castorf s'est plaint de ses conditions de travail dans la légendaire Festspielhaus, la salle construite au sommet de la fameuse colline verte de Bayreuth. Selon lui, travailler à Bayreuth, c'était comme de travailler pour une production de «soap opera ». Il a ajouté «ne pas avoir vu très souvent » les deux directrices du festival, Eva Wagner-Pasquier et Katharina Wagner, toutes deux arrières-petites-filles de Richard Wagner. «Et leur principal souci, c'était ma ponctualité, ce qui justement n'est pas mon fort », a-t-il poursuivi. Et d'asséner que le travail à Bayreuth lui avait rappelé son passé en Allemagne de l'est, où il a vécu. «Toute personne venue de l'extérieur est l'ennemi. C'est la RDA pure ».

Eva Wagner-Pasquier et Katharina Wagner
Eva Wagner-Pasquier et Katharina Wagner

Eva Wagner-Pasquier et Katharina Wagner, arrières-petites-filles de Richard Wagner. © DPA/MaxPPP

Frank Castorf avait déjà produit une version des Maîtres chanteurs de Nuremberg à Berlin en 2006, mais il avait fait appel à des acteurs plutôt qu'à des chanteurs lyriques, et le texte de Wagner était entrecoupé d'une pièce de théâtre expressionniste du dramaturge allemand Ernst Toller (1893-1939). Bayreuth avait pris soin de lui interdire par contrat de prendre ce genre de libertés avec le chef d'oeuvre absolu de Wagner, le Ring.
Quelques détails intrigants ont filtré sur la mise en scène de Castorf: il a choisi avec son décorateur Aleksander Denic de faire du Ring une allégorie de la course à l'or noir et de la mondialisation. Selon la rumeur, une station service sur la mythique Route 66 ferait partie des décors et les Filles du Rhin seraient aussi sensuelles qu'Anita Ekberg dans la fontaine de Trevi, dans la Dolce Vita de Fellini.
Pour Eva Wagner-Pasquier et Katharina Wagner, toutes deux directrices du festival depuis 2009, l'accueil qui sera réservé à cette production est un enjeu de taille. Une décision sur leur maintien en poste doit être prise en 2015. Leurs choix esthétiques n'ont jamais trouvé grâce aux yeux du cercle des très conservateurs habitués du festival.
L'adaptation des Maîtres chanteurs par Katharina, présentée de 2007 à 2010, avait été éreintée par la critique. C'est aussi elle qui avait choisi en 2011 l'Allemand Sebastian Baumgartner pour mettre en scène un Tannhauser tellement impopulaire qu'il sera retiré dès cette année de la programmation. Ses relations avec la puissante et très généreuse donatrice Société des Amis de Bayreuth sont notoirement exécrables.
Le théâtre révolté et anarchisant de Castorf ne devrait pas mieux convenir au goût des centaines d'associations wagnériennes dans le monde qui financent elles aussi le festival.