Barbara Hannigan dans Bérénice : « Ce n’est pas un premier amour, c'est un amour pour toute la vie »

A partir du 26 septembre 2018 sur la scène de l'Opéra national de Paris, la chanteuse canadienne Barbara Hannigan interprète Bérénice dans la création de Michael Jarrell. Une prise de rôle exigeante.

Barbara Hannigan dans Bérénice : « Ce n’est pas un premier amour, c'est un amour pour toute la vie »
La soprano dans l'enceinte du Palais Garnier à Paris , © Getty / CHRISTOPHE ARCHAMBAULT

Parmi les créations données à l'Opéra national de Paris pour la saison 2018-2019, Michael Jarrell a répondu à la commande de l'institution avec Bérénice, inspirée de l'oeuvre de Racine. Dans le rôle principal, le compositeur a choisi la soprano canadienne Barbara Hannigan qui a répondu à nos questions sur cette prise de rôle. 

France Musique : Quel est le lien qui vous rapproche du personnage de Bérénice ? 

Barbara Hannigan : Une chose très intéressante pour moi dans l'histoire de cet opéra, c'est que Bérénice est plus vieille que Titus et a été mariée trois fois. Ce n’est pas un premier amour, c'est un amour pour toute la vie, un amour de la maturité. Comme j'ai 47 ans, cela me donne une perspective très différente. Je joue principalement des rôles de jeunes femmes - Lulu, Mélisande - alors que Bérénice se rapproche davantage de moi. Pour étudier le rôle, j'ai commencé par la musique, qui est très complexe et difficile. 

Pendant les premières répétitions avec Claus Guth, nous avons enrichi et développé le personnage, puis au fil des semaines, elle a changé. Au début je pensais donner un peu trop d'hystérie donc j’ai demandé si on pouvait la rendre un peu plus calme pendant le premier acte et développer ensuite son angoisse jusqu’au moment où elle accepte la vie, et sa situation de départ. Ce n’est pas une surprise, mais plutôt une situation de dissonance cognitive. 

Vous travaillez beaucoup sur l’aspect psychologique des personnages ? 

Absolument. Le drame pour moi dans l'opéra, c’est qu’il faut toujours travailler sur la psychologie. Je ne peux pas me contenter des mouvements. Il faut que j'intègre la musique, le personnage, tout… Et c'est une métamorphose, qui change l'équilibre tout le temps.

Comment s’est passée la collaboration avec le compositeur ? 

Je n’avais jamais travaillé avec Michael Jarrell auparavant. Je connaissais un peu sa musique, mais pas tout. Il dit qu'il a composé Bérénice pour moi, et en déchiffrant la musique j’ai compris que c'était vrai. Il y a glissé des passages compliqués, exigeants, difficiles à mémoriser comme par exemple dans le troisième acte, quand Titus et Bérénice se disputent, c’est un moment très intense où la musique est incroyablement difficile. 

Philippe Jordan, le chef d'orchestre, m'a dit qu’une fois que j’aurai mémorisé cette musique, ce sera mémorisé pour la vie. Et c'est vrai ! Si vous me demandez de chanter la séquence 3 de la page 11, je peux le faire. C'est le travail et la discipline que Jarrell a demandé de moi. L'Opéra de Paris m'a engagée pour Bérénice parce que je sais jouer la comédie sur scène. L'idée de Jarrell dans le personnage de Bérénice comporte un message qui, je l’espère, a été transmis, celui d’une femme forte, amoureuse, triste et qui accepte son sort. 

Votre récente activité de cheffe d’orchestre change-t-elle votre approche en tant que chanteuse ? 

Cela change ma manière de travailler avec les autres car je comprends mieux les différentes étapes et responsabilités que le chef doit endurer dans le processus, ainsi que toutes les choses auxquelles il doit penser, que je n’avais pas en tête étant jeune chanteuse. Je pense que diriger et étudier les partitions comme je le fais depuis plusieurs années maintenant m’a porté à une sorte de niveau supérieur que le chant seul ne nous permet pas. 

Crazy girl crazyest un album exubérant. Doit-on s’attendre avec votre nouvel album à une autre direction ou existe-t-il des points communs ? 

Je ne compare pas vraiment les deux albums car ils sont indéniablement très différents. La seule chose qu’ils ont en commun, c’est la musique de Berg, le même label et le même ingénieur du son. 

Le programme de mon nouvel album est une photographie d’une très courte période de décadence dans la musique, en pleine apogée du romantisme. La musique était sur le point de sombrer dans l’abîme, et l’harmonie telle que nous la connaissons, sur le point de disparaître. C’était comme si le monde autour de nous s'effondrait. Cet album parle de la musique composée juste avant ce moment-là, c’est très intense. Tout comme Bérénice sais qu’à la fin, elle et Titus doivent rompre. Cette fin de siècle à Vienne, c’est comme si nous connaissions déjà la fin. 

Propos recueillis par Melissa Lesnie