Alexander Neef : « L'opéra n'existe pas, il y a des opéras »

Alexander Neef, le prochain directeur de l'Opéra de Paris se livre sur sa vision du monde lyrique d'aujourd'hui et de demain. Il revient sur sa nomination, sa rencontre avec Emmanuel Macron, son expérience nord-américaine et dessine les grands axes de son projet pour Paris.

Alexander Neef : « L'opéra n'existe pas, il y a des opéras »
Alxander Neef prendra son poste de directeur général de l'Opéra national de Paris en août 2021, © AFP / Bo Huang / Canadian Opera Company

Le suspense a duré. Le 24 juillet dernier, un nom a enfin été officialisé : Alexander Neef (à prononcer « néèf », bien que les anglophones disent « nif ») succédera à Stéphane Lissner au poste de directeur de l'Opéra national de Paris à compter du mois d'août 2021. A 45 ans, l'Allemand accède à un poste parmi les plus prestigieux après un parcours fulgurant. 

Diplômé en philologie latine et histoire moderne, il a fait ses premiers pas au Festival de Salzbourg, puis au festival Ruhrtriennale en Allemagne avant de rallier Gerard Mortier à l'Opéra de Paris. Joint au téléphone à Toronto, où il occupe depuis 2008 le poste de directeur de la Canadian Opera Company, Alexander Neef revient sur sa nomination et dresse les grandes lignes de son projet pour la maison lyrique parisienne. 

  • France Musique : Dans quel état d'esprit étiez-vous lorsque vous appris votre nomination au poste de directeur de l'Opéra national de Paris ? 

Alexander Neef : C'était une grande émotion. C'est un très grand honneur et une très grande responsabilité. Cela me fait très plaisir de retourner dans une maison que je connais bien, où j'ai travaillé quelques années. C'est une maison d'opéra qui est vraiment unique au monde. J'ai déjà commencé à réfléchir à la préparation des saisons futures. C'est l'objectif principal pour l'instant. Je me rendrai à Paris une fois par mois pour travailler dessus. 

  • Votre nomination a eu lieu après un très long processus, en partie dû au fait qu'Emmanuel Macron a tenu à s'en occuper personnellement. Il vous a d'ailleurs reçu pour un entretien d'environ une heure...

Oui, je crois que c'est une décision très importante pour la politique culturelle française. Je pense qu'il fallait prendre ce temps pour choisir la meilleure solution, pas seulement en terme de personne, mais aussi sur ce qu'on veut pour l'avenir de l'opéra. J'ai trouvé cela assez extraordinaire que le président de la République s'occupe personnellement du dossier. Il a pris le temps de recevoir chaque candidat pour parler de ce que l'opéra doit être, pour Paris, pour la France et pour l'international. 

  • Pourquoi pensez-vous qu'Emmanuel Macron vous a choisi ? 

Je crois que c'est une combinaison de plusieurs facteurs. A l'image de mon expérience personnelle qui a débuté à l'Opéra de Paris et qui s'est poursuivie en Amérique du nord, à l'Opéra de Toronto au Canada et à celui de Santa Fe aux Etats-Unis. J'ai pu voir des choses très différentes de ce qui se fait en Europe, sur la façon dont on s'occupe de l'art et de la culture et comment le public les perçoit. Cela a été fondateur pour moi et m'a permis d'apprendre à exercer mon métier de directeur, dans l'une des plus grandes maisons lyriques du nord de l'Amérique et tout en étant un peu à l'écart des institutions européennes. 

En Amérique du nord, il y a une quasi absence de subventions publiques et cela nous pousse chaque jour à trouver une raison pour expliquer à notre public pourquoi il faut venir à l'opéra, pourquoi on continue à donner ces œuvres. Cela m'a fait du bien d'avoir cette réflexion, qui a tendance à ne plus exister en Europe. Ici, au Canada et aux Etats-Unis, je suis forcé d'avoir cette réflexion. 

  • Vous comptez donc vous servir de votre expérience dans votre nouvelle fonction ? 

Oui, je l'espère. Il faut se rappeler que les subventions publiques ont un grand avantage, cela permet un volume d'activité intense et donc d'être beaucoup plus présent. La quantité de ce que l'Opéra de Paris produit en termes d'opéra, de ballets ou de concerts est très importante. S'il n'y a pas cette quantité alors vous n'avez pas beaucoup d'influence. Et c'est ça qui est vraiment extraordinaire avec une maison comme celle de l'Opéra de Paris, nous avons du poids. C'est ce qui permet de construire une solide connexion avec le public et d'engager une discussion sur ce qu'est cet art que nous produisons, comment cela change la vie des gens. 

Le mot « changer » est peut être trop fort. Mais c'était l'idée du théâtre à l'origine : rassembler les citoyens d'une ville pour partager une expérience ressentie individuellement. C'est toujours notre force aujourd'hui, pourtant dans une société où nous ne sommes plus obligés de sortir de chez soi, grâce aux nombreuses offres de divertissement disponibles à la maison, très peu chères. C'est ce que disait toujours Gerard Mortier, avec qui j'ai travaillé à l'Opéra de Paris : « il n'y a pas de démocratie sans le théâtre ». Je trouve que cela fait sens, cet aspect politique de l'art, pas au sens de la politique quotidienne, ce n'est pas ce qu'on fait, surtout pas à l'opéra. Mais politique dans l'ancien sens du mot, c'est-à-dire de traiter les choses qui concernent la société. 

  • On se souvient du style audacieux, voire provocateur de Gerard Mortier la programmation de ses saisons. Est-il une source d'inspiration ? 

Oui, il le sera toujours. Mais j'appartiens à une autre génération de directeurs. Pour Gerard Mortier, il y avait une ligne très stricte de ce que l'on pouvait faire et de ce qui n'était pas acceptable, esthétiquement parlant. Je me sens plus libre dans mes choix. C'est aussi le reflet de notre époque. L'important pour moi est de revenir aux œuvres et d'observer l'effet qu'un opéra a eu sur le public à l'époque de sa création, et de voir ce qu'il en est avec le public d'aujourd'hui. 

  • Quel est votre opéra préféré et pourquoi ? 

C'est une question très difficile.. Comme je dis toujours, j'aime tous mes enfants (rires). C'est quelque chose qui change beaucoup. J'ai le privilège d'avoir un contact en profondeur avec les œuvres, de les écouter plusieurs jours de suite. Et aussi de les appréhender avec une nouvelle mise en scène, une nouvelle équipe artistique. Parfois cela accroît l'amour qu'on a pour ses pièces, parfois cela crée une toute nouvelle façon d'aimer l'oeuvre. Ça m'est arrivé récemment avec une nouvelle production d'Arabella de Richard Strauss, une oeuvre que je n'appréciais pas autant que Le Chevalier à la rose ou d'autres œuvres du compositeur. Il y avait quelque chose de nouveau dans cette production qui m'a fait tomber amoureux de l'oeuvre. Idem pour les opéras de Haendel que je n'avais pas su apprécier quand j'étais plus jeune. Je pense que Monteverdi, Haendel, Mozart et Verdi sont vraiment les quatre plus grands compositeurs pour le théâtre. 

Evidemment, en tant qu'Allemand, je ne peux pas me débarrasser de mon amour pour Tristan et Isolde de Wagner ! Pareil pour Pelléas et Mélisande de Debussy, c'est unique, profond. C'est toute cette richesse de l'opéra qui m'intéresse, 400 ans d'histoire et d’œuvres très différentes. L'opéra n'existe pas, il y a des opéras. 

  • Votre rôle de directeur de l'Opéra de Paris, consistera également à gérer cette grande entreprise de 1 700 salariés où l'on sait que le climat social peut être tendu. Comptez-vous réformer la maison ? 

Il me faut vraiment une période d'écoute, d'observation, d'apprentissage. Une phase de consultations et de dialogue parce qu'il est bien trop tôt pour prendre la moindre décision. J'ai deux ans avant le début de mon mandat et je compte bien utiliser ce temps pour me reconnecter à cette maison, pour comprendre ce qui n'a pas changé depuis mon passage et ce qui est différent.