Rusan Filiztek, ambassadeur de la musique traditionnelle kurde

Rusan Filiztek, l’un des plus jeunes et éminents représentants de la musique traditionnelle kurde, lauréat du Prix des Musiques d'Ici 2019. Portrait de l'artiste, de passage dans l’émission Ocora Couleurs du monde sur France Musique.

Rusan Filiztek, ambassadeur de la musique traditionnelle kurde
Rusan Filiztek, © Françoise Degeorges

Il s'est produit à la Marbrerie de Montreuil, à la Philharmonie de Paris aux côtés d’Orpheus XXI et de Jordi Savall, en première partie de Bobby McFerrin au Théâtre antique d’Arles et dans de nombreuses autres villes de France toute l’année… Mais c’est dans le Xe arrondissement de Paris que vous aurez le plus de chance de croiser Rusan Filiztek. Le musicien, originaire de Diyarbakir retrouve des « bouts de lui-même » dans le quartier de la Porte Saint-Denis à Paris. « C’est fascinant de voir les Arméniens, les Turcs, les Kurdes vivrent ensemble, en harmonie. » confesse le jeune homme de 29 ans. 

Diaspora musicale

Une housse noire accompagne Rusan Filiztek dans le moindre de ses déplacements. Accrochée à son dos, elle laisse deviner la présence d’un instrument oblong. « C’est un tembur ! Le luth du Moyen-Orient, joué aussi bien par les Turcs que les Syriens, les Irakiens ou les Grecs. Il ne me quitte jamais ». Sur les scènes de France qu’il sillonne depuis quatre ans, cet instrument chante un souvenir d’enfance, celui des premières leçons données par son père musicien quand il avait six ans. Une époque décisive qui conduira Rusan à intégrer le conservatoire national de Sakarya et l’Université de Marmara en Turquie.

A l'ombre de l'enseignement officiel, il approfondie ses connaissances de la musique et du chant kurde, turc, grec; arménien et araméen par de nombreux voyages à travers le Kurdistan musical . Ce sera le sud-est de la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran mais aussi l’Arménie, la Géorgie ou encore la Sibérie. Cette passion pour l’ethnomusicologie, comme pour le tembur paternel, ne l’a jamais quitté : le musicien rédige actuellement un mémoire à la Sorbonne sur les pratiques musicales des Assyro-chaldéens en banlieue parisienne, auprès du spécialiste de la musique anatolienne, Jérome Cler, et se rêve enseigner cette matière à l’université. 

Sur la scène d’un amphithéâtre ou d’un festival, le même credo accompagne Rusan Filiztek : tout connaître de la musique kurde, pour mieux la transmettre en héritage et qu'elle ne disparaisse pas. Le jeune homme pose un doigt sur le front : « Ce que l’on conserve là est en sécurité. Personne ne peut le voler, ni le brûler, ni le détruire ». 

La voix du « stranbej »

Un homme pousse les portes vitrées du Kibélé, restaurant et salle de concert turco-kurde de la rue de l’Echiquier à Paris. Il reconnait Rusan  : « Stranbej ! ». 

Avec le temps, au gré des voyages, le jeune poète est devenu ce que les kurdes nomment un stranbej, littéralement un « diseur de mélodies ». Comme le conteur dengbej, celui qui transmet les traditions et les légendes kurdes, le stranbej perpétue la mémoire orale en jouant et en chantant des airs kurdes ancestraux. « La musique kurde est à l’image de notre peuple. Elle est le fruit de multiples brassages. Elle a beaucoup à voir avec ses cousines arabes. Nos gammes sont les mêmes que celle duMaghrebou de _Turquie_. Nos instruments commele daf, le tambur ou tembur,les flûtes kurdes dahol, zîrne et bîlur sont également utilisés dans tout le pourtour méditerranéen. Par exemple, le tembur se nomme "saz" en turc ou encore "baglama" en grec. » Mais il existe quelques caractéristiques qui font que la musique kurde est unique. « On reconnaît la musique kurde grâce à des ornements vocaux ou instrumentaux improvisés et spécifiques. Ces ornements forment ce que l’on appelle les modes kurdi. La danse kurde est également très reconnaissable même si elle est aussi la somme de nombreux métissages. »

Ainsi, le répertoire de Rusan Filiztek fait la part belle à des trésors séculaires tels que les chants populaires de danse et de festivités (dilok), chants de plaine et de nature (delal), épopées de montagne (lavik), lamentation (agit) et danses traditionnelles (govend)...

« On reconnaît la musique kurde grâce à des ornements vocaux ou instrumentaux improvisés et spécifiques. Ces ornements forment ce que l’on appelle les modes kurdi. La danse kurde est également très reconnaissable même si elle est aussi la somme de nombreux métissages. »

Un musicien à la croisée des styles

Le dialogue des musiques et des époques est une signature de Rusan Filiztek, que ce soit dans la bande originale du film Djam(2017) de Tony Gatlif, avec ou dans ses projets aux côtés de la oudiste syrienne Waed Bouhassoun, du flûtiste turc Kudsi Ergüner ou encore du guitariste de flamenco François Aria. En mars dernier à la Philharmonie de Paris au cours d’un week-end en soutien aux réfugiés syriens, il n’a pas hésité à jouer en miroir un air traditionnel kurde et une danse de la Renaissance de Michael Prætorius (1571-1621). 

« Dans mes différents concerts avec des musiciens grecs comme Solon Lekkas, touaregs comme Hamid Hekawel ou bretons avec Gabriel Kerdoncuff, ce qui m’intéresse c’est de mettre en valeur les points communs qui peuvent exister entre la musique kurde et celle d’autres cultures. Ces similitudes, on peut les retrouver dans les thèmes et les textes de certains chants, mais aussi dans la forme et le rôle des instruments ou dans des mélodies, des gammes... La musique traverse les zones géographiques et le temps. Elle enseigne aussi la paix. »