Oum Kalsoum, la diva au destin politique

La chanteuse Oum Kalsoum a marqué l’histoire de la musique arabe et celle de son pays, l’Egypte. Plus qu’une chanteuse, elle a aussi été une femme politique, proche de Nasser, un symbole patriotique et une icône dans le monde arabe. Portrait vidéo.

Oum Kalsoum, la diva au destin politique
Oum Kalsoum était une spécialiste du "tarab" sur scène. , © Farouk Ibrahim ©IMA

Oum Kalsoum, orthographié également Oum Kalthoum, a porté de nombreux surnoms durant sa vie : « L’Astre d’Orient », « La Quatrième pyramide d’Egypte », « La Dame », « la Voix des Arabes ». Tous reflètent le respect de son public et son statut d’icône populaire.  Née dans un milieu pauvre, elle est devenue une star adulée et encore encensée aujourd’hui.

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Sa date de naissance demeure un mystère, elle est née aux alentours de 1900, dans une petite ville du Delta du Nil, au Nord du Caire. Elle grandit dans une famille pauvre, son père est imam, sa mère paysanne. Cette dernière, consciente des facilités de sa fille pour le chant et désireuse de lui offrir un avenir, pousse son père à l’inscrire à l’école coranique. La petite Oum apprend d’abord à chanter en psalmodiant. « Ses premiers chants sont donc des chants sacrés, elle chante le Coran », souligne Ysabel Saïah-Baudis, autrice, éditrice et spécialiste d’Oum Kalsoum. Cet apprentissage pose les bases de son futur style musical.

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Son père imam est amené à se déplacer pour célébrer différentes cérémonies de culte. Avec son frère, elle l’accompagne et ils se produisent en petite troupe. Oum Kalsoum est alors déguisée en garçon, selon le souhait de son père. Lors d’une représentation, elle est repérée et on lui propose de quitter sa petite ville pour se produire au Caire. Dans les années 1920, la capitale cosmopolite d’Egypte est en plein essor : les élites se retrouvent dans les nombreux salons littéraires, théâtres et cabarets qui fleurissent en ville : « Le Caire, qu'on appelle la mère du monde, est une ville bouillonnante, sous domination étrangère. Oum Kalsoum commence à chanter des chansons très austères, alors qu'à l’époque, beaucoup de chanteuses sont très dénudées, et chantent des chansons grivoises. Elle, elle commence par l'austérité, mais sa voix fait des miracles », souligne Ysabel Saïah-Baudis.

L'experte du 'tarab', l'extase musicale

Elle s’entoure d’artistes, de musiciens et de poètes comme Ahmed Rami, qui lui compose plus d’une centaine de chansons. Elle chante des poèmes classiques ou en langue dialectale et s’appuie sur les nouvelles technologies pour être diffusée. Dès 1933, Oum Kalsoum chante tous les premiers jeudis du mois à la radio. Ces récitals en direct deviennent au fil des années des rendez-vous immanquables pour les Egyptiens, et pour tous les auditeurs du monde arabe, de Rabat à Bagdad.

Mais son succès s’explique aussi par ses prestations scéniques, longues de plusieurs heures, dont une seule chanson pouvait durait plus d'une heure :  « Déjà, il y a le prélude qui est extrêmement long, et ensuite ces psalmodies-, explique Ysabel Saïah-Baudis. La psalmodie, c’est une très bonne école : c’est répéter une même phrase, jamais sur le même ton, ce qu'elle savait parfaitement bien faire. Elle chantait et la salle lui répondait. Elle lançait une phrase « Oh mon chéri ! » et la salle répétait « Oh mon chéri ! ». Et elle le répétait dix fois sur une tonalité différente. »

Durant ces longs échanges musicaux entre la chanteuse et son public, elle emmène ses spectateurs dans un état de communion, une émotion très vive partagée entre l'assistance et l’artiste, appelé le tarab en arabe. « Le tarab, c'est l'extase artistique, un concept magnifique, qui fait rêver tous les artistes. Ça ressemble aussi aux notions de soufi, pour qui la musique est un moyen de s’élever ».

Oum Kalsoum et Nasser

Devant son public ou à la radio, Oum Kalsoum chante l’amour, la séparation, la jalousie mais aussi des airs politiques. Déjà jeune, elle développe une conscience patriotique. « L'Egypte est un pays occupé par les Anglais, quand elle arrive au Caire, il y a déjà un mouvement populaire qui s'exprime par les chants. Le pays gronde par ses chansons populaires révolutionnaires ». Entre quelques airs et chansons classiques, elle interprète des chansons plus engagées. Elle glorifie notamment l’homme politique et indépendantiste Saad Zaghloul, à la mort de celui-ci, en 1927. Mais son engagement politique atteint son apogée dans les années 1950, après la révolution des officiers libres.

En 1952, un groupe d’officiers militaires, le mouvement des officiers libres, organise un coup d’Etat afin de destituer le dernier roi d’Egypte, Farouk Ier, et en finir avec l'occupation du pays par le Royaume-Uni. En 1956, Gamal Abdel Nasser, figure principale de ce mouvement militaire, devient président d’Egypte. Le Raïs est un admirateur de la diva, ils se sont déjà rencontrés avant la Révolution et il l’a sauvée de la disgrâce après 1952 : accusée d’avoir chanté pour les dirigeants précédents, elle avait été interdite de diffusion à la radio. Gamal Abdel Nasser la fera très vite revenir sur les ondes.

Oum Kalsoum et Gamal Abdel Nasser dans les années 1960.
Oum Kalsoum et Gamal Abdel Nasser dans les années 1960. , © AFP

«Dès l’arrivée de Nasser, elle a beaucoup aidé l’Egypte naissante, elle a appuyé le nationalisme. L’une de ses chansons a été l’hymne national égyptien », souligne Ysabel Saïah-Baudis. L'homme politique ambitionne d’incarner un nationalisme arabe et Oum Kalsoum joue un rôle de premier plan dans le softpower égyptien. Elle chante des chansons patriotiques, parfois à la gloire du dirigeant. En 1967, après la défaite égyptienne dans la Guerre des Six Jours contre Israël, Oum Kalsoum chante après le discours de démission de Nasser, le titre Amour de la Nation : « Relève-toi et écoute mon cœur, car je suis le peuple. Reste tu es la digue protectrice, Reste, tu es le seul espoir qui reste à tout le peuple. (...) Reste, tu es l'amour de la Nation, L'amour et l'artère du peuple ». Le jour suivant le dirigeant reprend sa démission. 

La même année, Oum Kalsoum entreprend une tournée internationale qui passe par Paris. Son objectif : aider financièrement le gouvernement égyptien. « Le concert à l’Olympia, c’était un concert de militante. Elle était beaucoup plus que chanteuse. C’était après la défaite de l'Egypte, elle s’est dit : ' Je ne peux pas rester sans rien faire. Il faut que j’aide l’Egypte à renflouer ses finances qui sont désastreuses. ' Les bénéfices de ses concerts sont reversés au gouvernement. Nasser se servait d’elle, elle se servait de Nasser pour vanter l'Egypte, les femmes, la musique arabe».

« Elle était complètement féministe »

Justement, la diva utilise sa célébrité et ses relations pour évoquer la place des femmes dans la société égyptienne. « Elle était complètement féministe.  Elle avait un tel statut, un tel pouvoir qu'évidemment, elle poussait les filles à étudier, à participer à la vie active, à participer à l'essor d'un pays », assure Ysabel Saïah-Baudis. 

Son statut d’idole respectée et puissante, sa volonté de contrôler sa carrière et son image, lui valent l’image d’une femme au caractère difficile. « Elle était obligée d'être dure, analyse l’auteure. D'une femme occidentale qui réussit, on dit qu'elle est dure. Imaginez une femme égyptienne, arabe, musulmane, il y a un siècle. Est-ce que vous pensez qu'elle pouvait être tendre ? Ce n'était pas possible. »

Oum Kalsoum meurt le 3 février 1975. Les images de ses obsèques font le tour du monde. Une marée humaine d’Egyptiens accompagne le cercueil dans les rues du Caire : l'ultime témoignage de la ferveur provoquée par la diva.

A voir. L’expositionDivas, D’Oum Kalthoum à Dalida, à l’Institut du Monde Arabe.

A Lire.Oum Kalsoum, L'étoile de l'Orient, par Ysabel Saïah-Baudis, éditions du Rocher.