Mercedes Sosa, la voix de l’Amérique latine

Il y a dix ans disparaissait l’une des figures musicales majeures de l’Amérique latine : la chanteuse Mercedes Sosa, reconnue pour sa voix autant que pour ses engagements.

Mercedes Sosa, la voix de l’Amérique latine
La chanteuse Mercedes Sosa en 1985. , © AFP / Ramon Puga Laredo / DPA

Elle n’écrivait pas ses chansons mais s’est faite la voix et la porte-parole des autres : les poètes et poétesses argentins, les musiciens folkloriques, le « peuple silencieux » qu’elle défendait par ses engagements socio-politiques. 

De ses concerts, le public conserve le souvenir d’une personnalité pudique, qui accompagnait sa voix grave et ronde au bombo, un type de tambour spécifique au répertoire latino-américain. Quant à son chant, Mercedes Sosa le décrivait en ces termes « Yo no canto por cantar », « je ne chante pas pour chanter ». 

Mercedes Sosa naît le 9 juillet 1935 dans une famille ouvrière, à San Miguel de Tucumán, au nord de l’Argentine. Si plus tard elle est surnommée «La Negra », c’est en raison de ses longs et épais cheveux bruns, témoignage de ses origines amérindiennes. 

A l’âge de 15 ans, Mercedes Sosa remporte un concours de chant organisé par une radio locale, et envisage une carrière de chanteuse. Quelques années plus tard, elle enregistre un premier disque, La voz de la zafra (la zafra est le nom donné à la récolte de canne à sucre dans sa province natale de Tucumán), puis un second, Canciones con fundamento, deux enregistrements qui témoignent de son intérêt pour les répertoires folkloriques, les zambas et autres chants des provinces d’Argentine. 

‘El boom del folklore’

Au milieu du XXe siècle, en Argentine, règne une forme d’opposition entre musiques des villes, le tango principalement, et musiques des régions, dites folkloriques. Avec des interprètes tels que Carlos Gardel et Aníbal Troilo, le tango argentin a bien connu ses heures de gloire, dans les années 1930-1940, mais il fait face désormais à un léger déclin, concurrencé par une nouvelle génération d’artistes qui s’attache à redécouvrir et valoriser les autres répertoires : chamamé, zamba, chacarera, cueca… 

On l’appelle « el boom del folklore », cette décennie 1950 durant laquelle les musiques traditionnelles ont reconquis le coeur des argentins par le biais de la radio, de la télévision, mais aussi du fait d’une urbanisation massive. Avec le développement industriel et économique, la population argentine déserte les provinces et se rapproche de plus en plus des villes. 

C’est en plein « boom del folklore » que Mercedes Sosa fait ses débuts sur scène. En 1961, elle est invitée à chanter pendant le très populaire Festival de folklore de Cosquín, où le public la découvre et lui réserve sa première ovation. 

Mercedes Sosa sur scène, à Londres, en 1999.
Mercedes Sosa sur scène, à Londres, en 1999., © Getty / Jon Lusk

Deux ans plus tard, à Mendoza, Mercedes Sosa fait partie des tout premiers signataires du Manifeste du Nuevo Cancionero. Ce mouvement initié par une poignée de musiciens, poètes et autres artistes argentins, se veut le reflet d’une nouvelle génération et d’une évolution : « Nous aspirons à renouveler notre musique, dans la forme comme dans le fond, pour l’adapter au pays tel qu’il est aujourd’hui », écrivent ces nouveaux cancioneros.  

« Nous cherchons à développer une musique nationale d’inspiration populaire, qui pourrait exprimer le sentiment du pays dans son ensemble. [...] Il ne s’agit pas de créer un genre musical unique, ce qui serait absurde, mais de tisser des liens entre les différentes musiques d'Argentine. »

‘La voix du peuple silencieux’

Parfaite ambassadrice du Nuevo Cancionero, Mercedes Sosa chante Zamba para no morir (Zamba pour ne pas mourir), Canción para mi America (Chanson pour mon Amérique), Hasta la victoria (Jusqu’à la victoire) ; des choix musicaux qui ne répondent pas seulement à une préoccupation artistique, musicale, mais qui porte aussi en eux un discours socio-politique. Or dans une Argentine en proie à de graves troubles politiques, il ne peut pas être anodin de clamer « Que tremble l’oppresseur ; le vautour insatiable du mal  » ou encore…

« S’ils n’ouvrent pas les portes, le peuple se chargera de les ouvrir. » 

A la suite du coup d’état militaire de 1976, la dictature militaire s’installe en Argentine.  Quelques unes des chansons enregistrées par Mercedes Sosa sont interdites de diffusion, et La Negra subit de nombreuses menaces. Finalement, un soir de 1979, alors qu’elle chante pour les habitants de La Plata, elle est arrêtée sur scène, en plein concert, puis placée plusieurs heures en détention. Libérée grâce au soutien de la communauté internationale, Mercedes Sosa s’exile à Paris, puis Madrid. 

Il lui faut attendre 1982 pour fouler de nouveau le sol de la capitale argentine, Buenos Aires, quelques mois seulement avant l'effondrement de la junte militaire. L’accueil du public est alors triomphal, et c’est devant une salle comble, au Teatro Opera, que Mercedes Sosa entonne une sélection bien pensée de chansons - Gracias a la vida, Duerme negrita, Como la cigarra, ou encore Solo le pido a dios (un hymne à la paix composé par León Gieco). 

‘Me curé cantando’ 

Les années qui suivent son retour en Argentine sont celles de la consécration. Nommée ambassadrice de bonne volonté de l’UNESCO, récompensée d’un prix UNIFEM des Nations Unies pour sa défense des droits des femmes : Mercedes Sosa confirme son statut de personnalité publique et internationale, tandis qu’elle devient en  Argentine un symbole de la démocratie et de la lutte contre les répressions politiques. 

Côté musique, elle multiplie les collaborations et on peut l’entendre chanter aux côtés d’artistes aussi variés que Luciano Pavarotti, Joan Baez, Francis Cabrel ou Shakira. Mais La Negra n’abandonne pas pour autant les zambas et autres musiques folkloriques, élargissant encore et toujours son répertoire. En 2000, elle enregistre par exemple la Misa Criolla d’Ariel Ramirez, une oeuvre mêlant instruments folkloriques et chants religieux, qui lui vaut son sixième et dernier Grammy latino

« Me curé cantando » (Je chante pour me soigner) confie-t-elle à son biographe Rodolfo Braceli, en 2003. Après plusieurs années de lutte contre la maladie, Mercedes Sosa s’éteint le 4 octobre 2009 dans un hôpital de Buenos Aires. Trois jours de deuil national sont alors décrétés par la présidence argentine et des milliers d’anonymes affluent dans les rues de la capitale, venus rendre un dernier hommage à celle qui avait désormais acquis le titre de « voix de l’Amérique latine ».