« Au cœur de l’âme tzigane » avec le violoniste Richard Schmoucler

Souvenirs d’enfance et musiques du coeur : entretien avec Richard Schmoucler, violoniste classique qui s’est plongé dans l’univers de la musique tzigane.

« Au cœur de l’âme tzigane » avec le violoniste Richard Schmoucler
Le violoniste Richard Schmoucler, membre fondateur du Sirba Octet. , © Bernard Martinez

Pour sa 24e édition, la Folle Journée de Nantes s’oriente vers le Nouveau Monde. Au programme : ouverture et éclectisme, avec des œuvres aussi bien extraites du répertoire romantique et classique (Dvorák, Brahms, Beethoven…) que des musiques klezmer, flamenco ou tziganes.

L’occasion pour les musiciens de formation classique de s’échapper un peu du grand répertoire... Et si le violoniste Richard Schmoucler et son ensemble Sirba Octet ont transporté le public de la Folle Journée, ce n’est donc pas avec une symphonie, un concerto ou une sonate, mais grâce à un savoureux programme de musiques klezmers et tziganes…

Les musiciens du Sirba Octet.
Les musiciens du Sirba Octet. , © Bernard Martinez
  • France Musique :Comment aborde-t-on le répertoire tzigane quand on est un musicien de formation classique ?

Richard Schmoucler : Pour ce qui est de l’interprétation, nous n’avons pas cherché à imiter les musiciens tziganes, à reproduire leur virtuosité. Cela n’aurait aucun sens car nous sommes issus de deux univers opposés. Nous sommes des musiciens de musique écrite, avec des règles strictes. Les tziganes, eux, sont de tradition orale, avec d’autres règles mais aussi une liberté et une virtuosité incroyables.

Il y a une admiration et un respect réciproques entre musiciens classiques et musiciens tziganes. Ils savent faire ce que nous ne savons pas faire, et inversement, mais nous ne cherchons pas à les imiter.

Au sujet du répertoire, de la musique, c'était une rencontre entre la tradition écrite et la tradition orale. J'appelle d’ailleurs ce que nous faisons avec le Sirba Octet du ‘classic world’. Parce que c’est un mélange entre classique et musiques du monde. J'aborde ces musiques avec ma culture de musicien classique, comme si j’écoutais l’Opus 100 de Schubert.

  • Qu’entend-on exactement par l’expression ‘musique tzigane’ ?

Il y a plusieurs musiques tziganes : le tzigane roumain, le tzigane hongrois, le tzigane russe... Et il faut aussi distinguer le tzigane de cabaret du tzigane de campagne. Le premier est celui que l’on entend dans les fêtes et restaurants. Les musiciens sont là pour donner du plaisir aux convives, pour charmer et obtenir un petit billet sous la touche du violon.

Le tzigane de campagne, lui, se joue surtout au sein de la communauté. On a cette image d’épinal où les tsiganes se retrouvent autour du feu, ils jouent et dansent entre eux. Là c’est une toute autre musique… La musique de cabaret doit toujours être très belle alors que le tzigane de campagne s’affranchit de la volonté de charmer.

Aujourd’hui les musiques tziganes sont comme des standards de jazz : elles sont recréées, réinterprétées indéfiniment… C’est ce qu’on fait avec le Sirba Octet, de la “re-création”.

Le Sirba Octet.
Le Sirba Octet., © Bernard Martinez
  • Par quel biais vous a été transmis ce répertoire ?

Mes grands-parents viennent d’Europe de l’Est, et les musiques tziganes font partie de ma culture. Dans les réunions de famille, je jouais avec mon père qui, lui, faisait de l’harmonica et adorait le jazz manouche. Beaucoup de morceaux que l’on joue avec le Sirba Octet sont pour moi comme une Madeleine de Proust, des souvenirs d’enfance.

A l’origine du projet, je n’avais donc pas la volonté de ‘transmettre’ ce répertoire, c’était une démarche tout à fait personnelle, presque psychanalytique.

  • Que nous racontent les musiques et chants tziganes ?

La musique tzigane peut être extrêmement triste comme extrêmement gaie. C’est une musique qui exprime tous les sentiments de la vie. Les souffrances comme les joies, et ce, de manière toujours vivante, avec du rythme et des modulations.

Une danse que j’aime beaucoup est la danse des mains frappées. Ce sont des encouragements pour des jeunes qui ne sont pas encore mariés et qui recherchent l’âme soeur…

Il y a aussi toutes les musiques qui racontent et illustrent leurs voyages. Les deux guitares, La route lointaine… On y entend des 'breaks', des arrêts un peu abrupts, qui sont les accidents qui peuvent survenir sur la route, les pauses durant lesquelles on laisse place au chant, au violon ou à la clarinette. Et après, ça repart. La musique accélère parce que la route est de plus en plus pentue.

Le sous-titre de notre premier disque (ndlr : A Yiddishe Mame ; 2005) était « Au cœur de l’âme yiddish et tzigane ». La formule peut sembler facile, mais c’est vraiment ça, la musique tzigane. Elle parle aux cœurs, aux sentiments. D’ailleurs beaucoup de personnes qui viennent nous voir à la fin des concerts nous disent qu’elles ne connaissaient pas ces musiques, mais qu’elles ont eu le sentiment de voyager, l’impression de connaître ces mélodies, que cette musique faisait déjà partie de leur vie.