VIDEO - Wendy Carlos, pionnière des musiques électroniques

Compositrice transgenre, pionnière des musiques électroniques, Wendy Carlos a également renouvelé la musique de films en collaborant avec Stanley Kubrick sur « Orange Mécanique » et « Shining ».

VIDEO - Wendy Carlos, pionnière des musiques électroniques
Bettmann - Wendy Carlos a popularisé les musiques électroniques et le synthétiseur dès son premier album "Switched-on Bach", © Getty / Bettmann

Wendy Carlos, la compositrice qui a révolutionné la musique 

De l'expérimentation au succès planétaire

« Peut-être qu'au XXIe siècle, quand nous irons dans des salles de concert, nous aurons sur scène un homme avec plusieurs potentiomètres qui nous fera écouter de la musique électronique ».

On est en 1969 et le journaliste Jacques Sallebert vient de rencontrer Wendy Carlos et... le futur de la musique. 

Alors que l'on fête les 80 ans de Wendy Carlos, on peut s'étonner de la faible notoriété de cette compositrice qui a révolutionné la musique. Pourtant son premier album Switched-on Bach fait partie des plus grandes ventes de disques de musique classique et ses bandes originales des films Orange Mécanique, Shining ou Tron sont des références internationales. 

En 1968, Walter Carlos (elle n'a pas encore changé de sexe et ne s'appelle pas Wendy) rencontre Robert Moog, qui vient d'inventer une machine à synthétiser les sons. Ils font un marché  : il lui prête sa machine et en échange elle compose un album avec, dans l'objectif de populariser le synthétiseur. 

Pianiste depuis l'âge de six ans, Wendy Carlos a étudié la composition musicale ainsi que l'ingénierie sonore. Elle choisit de reprendre la musique de Bach au synthétiseur, par goût personnel mais aussi parce que la structure de la musique du Cantor de Leipzig correspond à son procédé de transcription. Comme elle le précise, les musiques de Bach sont connues de tous, chacun pourra ainsi mesurer l'apport de la musique électronique.

La structure musicale des œuvres de Jean-Sébastien Bach fonctionne de manière linéaire, et non par accords, à l'image de l'informatique, explique Wendy Carlos. C'est un véritable travail de fourmi que de reprendre un morceau de Bach : Wendy Carlos dispose de cinq sons de base qu'elle peut faire varier, jusqu'à ce que le son émis ressemble à l'instrument qu'elle recherche. Ensuite elle doit enregistrer note par note, instrument par instrument. A titre indicatif, enregistrer le premier mouvement du Concerto brandebourgeois a nécessité deux à trois semaines de transcription.

Switched-on Bach est un véritable succès : il remporte 3 Grammy Awards et se vend à plus d'un million d'exemplaires.
Le second album de Wendy Carlos, The Well-tempered synthetizer, lui vaut les louanges du pianiste Glenn Gloud, qui classe son interprétation des Concertos brandebourgeois parmi les meilleures.

La collaboration avec Kubrick

C'est après avoir découvert les deux premiers albums de Wendy Carlos que Stanley Kubrick décide de la solliciter pour la bande originale de son film Orange Mécanique. Il lui demande de faire des reprises, notamment de Beethoven. Le compositeur est au cœur du film, comme l'annonce l'accroche provocatrice qui lui est associée : « L’histoire d’un jeune homme qui s’intéresse principalement au viol, à l’ultra violence et à Beethoven ».

Plus que d'illustrer les scènes du film, la musique de Wendy Carlos donne une dimension supplémentaire : « Il y a une sorte de prise de distance à travers l'utilisation de la musique, avec la violence qui est particulièrement pertinente avec ce choix de synthétiseur », explique Thierry Jousse, producteur radio de Ciné tempo, critique de cinéma et cinéaste. D'autant plus, nous précise-t-il, que les sonorités du synthétiseur et la musique de Wendy Carlos s'accordent parfaitement avec l'esthétique visuelle du film.

Le film provoque scandale et polémique mais rencontre un succès public et critique. Stanley Kubrick est ravi de la collaboration : «Walter Carlos a accompli quelque chose d’unique dans le domaine de la ' réalisation électronique de la musique ' (...) Sa version du quatrième mouvement de Beethoven vaut, à mon sens, celle d’un orchestre entier, ce qui n’est pas peu dire » (dans la revue Sight and sound, 1972). 

Kubrick fait de nouveau appel à la compositrice pour Shining, en 1980 mais « c'est un rendez-vous manqué entre deux fortes personnalités » d'après Thierry Jousse. En effet, sur l'album entier composé pour le film, le réalisateur ne retient que deux morceaux. Néanmoins, le thème principal, que l'on découvre au tout début du film lors de plans aériens sur les Rocheuses est particulièrement efficace : Wendy Carlos et Rachel Elkind (productrice des premiers albums de Wendy Carlos, elle a co-composé la musique de Shining) s'inspirent du Dies irae du Requiem de Mozart et de La Symphonie fantastique de Berlioz pour créer un décalage entre image et film. Ainsi, dès les premières notes, le spectateur est placé dans le registre du film d'horreur. 

« Aujourd'hui, on pourrait dire que tout le monde est l'héritier de Wendy Carlos parce que au fond la musique électronique au cinéma s'est très largement diffusée, c'est même peut-être le son qui est le plus dominant dans la musique de film aujourd'hui », conclut Thierry Jousse.