Musique classique et musique de films, les partenaires indissociables

Alors que s’ouvre aujourd'hui la 69ème édition du festival de Cannes, France musique revient sur le lien entre musique classique et musique de film, partenaires parfois indissociables.

Musique classique et musique de films, les partenaires indissociables
©PascalLeSegretain/Getty

La musique classique a toujours eu sa place dans l’univers cinématographique. Si le morceau « Aquarium » de Saint Saë ns est utilisé comme thème d’ouverture du Festival de Cannes, il fait également part intégrante du chef d’œuvre de Terrence Malick,Les Moissons du ciel.

« L’intérêt de la musique classique est de nous donner beaucoup de rigueur dans l’émotion», disait Renoir qui n’hésitait pas à utiliser ce registre dans nombre de ses films.

L’intérêt d’une musique de film réside dans son épaisseur, sa sonorité. L’utilisation de la bonne musique au bon moment permet de créer un climat, d’installer une atmosphère et d’ainsi évoquer un ressenti chez le spectateur de façon inconsciente. De ce fait, certaines musiques classiques restent étroitement identifiées au cinéma.

Clarifier le contenu du film - 2001 l’Odyssée de l’espace - de Stanley Kubrick

S’il est difficile d’aborder toutes les composantes musicales du chef d’œuvre de Kubrick, 2001 : l’Odyssée de l’espace, ce film marque cependant une rupture. Le réalisateur américain procède lui-même à la sélection d’extraits musicaux qui se devaient d’être à la hauteur du scénario. Contrairement à de nombreuses musiques de films de l’époque, les œuvres choisies par Stanley Kubrick n’ont aucun rapport entre elles, que ce soit dans le style ou la forme. De cet anachronisme va naître une relation singulière entre le film et la musique. Cette dernière ne sera plus là pour servir le film, mais au contraire, pour le clarifier et l’expliquer.

En témoignent le ballet des stations au son du Beau Danube bleu, la puissante introduction de Ainsi parlait Zarathoustra et l’énigmatique apparition du monolithe accompagné des voix du Lux Aeterna de Gyorgy Ligeti. Pour l’écrivain et critique de cinéma Michel Ciment, l’utilisation par Kubrick des premières mesures de Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss nous renseigne sur les intentions profondes du réalisateur. Stanley Kubrick se réapproprie ici le poème symphonique du compositeur allemand en même temps que la vision de Nietzsche défendant l’idée que la destinée de l’homme est de devenir un surhomme. Le passage du singe à l’homme, puis celui de l’homme au surhomme est ainsi clarifié par l’utilisation de cette musique.

« Dans 2001, j’ai utilisé Ligeti, compositeur contemporain. Mais si on veut utiliser de la musique symphonique, pourquoi le demander à un compositeur qui de toute évidence ne peut rivaliser avec les grands musiciens du passé ? Et c’est un tel pari que de commander une partition originale. Elle est toujours faite au dernier moment, et si elle ne vous convient pas, vous n’avez plus le temps d’en changer. Mais quand la musique convient à un film, elle lui ajoute une dimension que rien d’autre ne pourrait lui donner. Elle est de toute première importance », explique le réalisateur américain.

La réussite musicale de 2001 : L’Odyssée de l’Espace est telle que ces airs resteront longtemps liés à cette œuvre culte du cinéma

Créer un effet tragique – L’incompris - de Luigi Comencini

En tant que réalisateur, Luigi Comencini disait : « La chose qui me passionne le plus est le rapport affectif, qui laisse de côté le raisonnement. Le miracle de la vie est le fait d’avoir des sensations, une compréhension inconsciente pour l’autre dont nul ne peut expliquer les raisons. » Réalisé par Luigi Comencini, L’incompris révèle des difficultés de communication entre un père et son fils et explore les souffrances et le désarroi des enfants dans un univers gouverné par les adultes. Le sentiment de solitude et la recherche de l’émotion propres au film sont soutenus par l’utilisation répétitive du Concerto pour piano en la majeur de Mozart. En effet, le concerto vient accentuer le caractère mélodramatique du film, que Comencini qualifie lui-même de « machine à faire pleurer ».
Le réalisateur Italien parvient, grâce à cette utilisation musicale, à faire résonner chez le public une corde intérieure sensible dont naissent des sensations inoubliables.

Accentuer un effet épique – Apocalypse now – de Francis Ford Coppola

Film incontournable sur la guerre du Viêtnam et parabole sur la morale et l’humanité, Apocalyse now est un objet cinématographique hors temps. Le film est déterminé par l’irrationnel et recèle d’une dimension épique. Avec Coppola, la guerre devient un voyage physique et initiatique mais ouvre également une réflexion sur la folie propre à cette guerre. La chevauchée de Walkyries de Richard Wagner sera employée dans le but d’illustrer la démesure et l’injustice la plus flagrante : une superpuissance qui attaque un village paysan. Le thème joué par des trompettes et des trombones apportent une signature auditive particulièrement forte. Une grande puissance et une forte assurance s’en dégagent, renforcées par la partition des cors faisant écho à une marche militaire. Coppola, de cette manière, théâtralise le caractère obscène de la guerre et nous fait pénétrer dans l’ambiance onirique et cauchemardesque dans laquelle baignera le film tout entier.

Apporter de l’ampleur - Mort à Venise – de Luchino Visconti

Adaptation de la nouvelle de Thomas Mann, Mort à Venise de Luchino Visconti met en image Gustav von Aschenbach (Dirk Bogarde), un compositeur allemand en convalescence à Venise, fasciné par un adolescent androgyne croisé au Lido, le Polonais Tadzio. Dans ce film, le cinéaste italien réussit à durablement marquer les esprits en signant une des plus belles histoires d’amour du septième art et en rendant célèbre l’Adagietto de la Cinquième symphonie de Gustav Mahler. En y apposant ce fameux air, le réalisateur parvient à mettre en scène la passion amoureuse du compositeur. De plus, il se dégage un lien entre Gustav Mahler et le personnage principal d’Aschenbach : l’auteur de la nouvelle, Thomas Mann, était un grand admirateur de Mahler. En faisant de la mélodie de Mahler le thème principal de son film, Visconti cherche à accentuer le mimétisme entre son personnage et le compositeur autrichien.
La fragilité qui ressort de cette symphonie ne fait plus qu’un avec le mal-être du personnage vieillissant. Visconti saisi l’ampleur de la musique classique en imaginant l’art musical en étroite fusion avec l’art cinématographique. L’image du réalisateur devient le prolongement du son et le son permet de donner sa raison d’être à l’image. La musique de Malher permet ici de révéler une peine profonde et un sentiment intense de nostalgie qui resteront marquées dans l’esprit des spectateurs.

Alors que de nombreux festivals de cinéma récompensent les musiques de films, (Césars, Golden Globes, Oscars…) le Festival de Cannes a longtemps fait figure d’exception. Afin de pallier l’absence de récompense officielle à destination de ce type de musique, l’événement Cannes Soundtrack remet depuis 2012, un « coup de cœur de la meilleure musique originale », décerné par un jury de 16 journalistes.

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