Yan Maresz s'empare de la harpe augmentée pour sa prochaine création

Dans le cadre de Manifeste, le festival de musique contemporaine de l'Ircam, le compositeur Yan Maresz présente sa dernière oeuvre Répliques pour harpe augmentée et orchestre. Entretien autour des nouveaux instruments augmentés et de la santé de la musique contemporaine.

Yan Maresz s'empare de la harpe augmentée pour sa prochaine création
Yan Maresz ©Guillaume Chauvin

France Musique : Répliques, votre nouvelle oeuvre sera créée samedi 4 juin à l'Auditorium de la Maison de la radio (et diffusé lundi 6 juin à 20h sur France Musique). Elle est écrite pour harpe augmentée et orchestre. Quel est le principe d'un instrument augmenté ?

Yan Maresz : Un instrument augmenté est un instrument de facture classique qui, grâce à des capteurs, devient lui-même un haut parleur. Au lieu d'envoyer le son de la harpe vers un amplificateur, puis vers une enceinte, le son est réinjecté dans l'instrument grâce à des transducteurs. Et avant de le réinjecter, nous pouvons le modifier en ajoutant des effets, ou en déclenchant des séquences arpégées pilotées par ordinateur. La caisse en bois fait office de caisse de résonnance et on peut donc modifier les qualités acoustiques de l'instrument. C'est une boucle vertueuse qui s'opère à très grande vitesse. Cela marche particulièrement pour les instruments en bois ayant une caisse de résonnance comme la harpe, la guitare, les instruments du quatuor, etc. Cela permet de marier à la perfection le son acoustique naturel de l'instrument et son traitement électronique. Le principe a été développé à l'Ircam, notamment sur une guitare.

Avant de savoir comment composer pour un tel dispositif, vous avez dû tester l'instrument pour connaître l'étendue de ses capacités. Comment s'est déroulé votre découverte de la harpe augmentée ?

En collaboration avec Thomas Goepfer, chargé de réalisation informatique musicale à l'Ircam, nous avons testé la harpe augmentée au cours de différentes sessions pendant un an. J'avais préalablement fourni une liste d'objectifs musicaux très simples. Par exemple, je souhaitais savoir jusqu'à quel point serait-il possible d'augmenter la puissance sonore de l'instrument. Dans le cas d'une pièce concertante pour harpe avec orchestre, le volume sonore de la harpe pose souvent problème pour rivaliser. J'avais tout simplement besoin de connaître cette fonctionnalité afin d'adapter mon instrumentation et mon orchestration. La suite s'est faite de façon très intuitive. Etant donné que la harpe en question est un haut-parleur en bois, nous avons pu tester tout ce que nous voulions et avoir le résultat immédiatement. Rapidement nous nous sommes rendus compte de ce qui fonctionnait ou pas. Notamment, le fait que les notes graves n'arrivaient pas à être réinjectées, les basses fréquences n'envoient pas assez d'énergie pour faire vibrer les transducteurs. Nous avonc dû trouver une alternative en installant sous le praticable sur lequel est installé la harpe, un butt kicker, un vibreur qui permet l'amplification des basses fréquences. C'est ce que je recherche en tant que compositeur : adapter l'instrument à l'idéal qu'on s'en fait par rapport à un projet artistique. C'est un travail collectif qui me plaît énormément.

Votre oeuvre Répliques sera créée par Nicolas Tulliez, première harpe solo de l'Orchestre Philharmonique de Radio France. En quelle mesure le dispositif d'augmentation de l'instrument a-t-il pu influencer sa façon de jouer, et par conséquent peut-être nécessité des modifications dans votre partition ?

Son jeu précède toujours le traitement numérique du son. C'est lui qui déclenche les événements musicaux. La seule difficulté pour lui a été de ne pas se laisser duper par son cerveau. Car tous les sons, ceux joués par ses mains ou ceux réinjectés, proviennent du même endroit. Mais cela n'a pas été très perturbant pour lui, il a rapidement su s'adapter.

Quel sens avez-vous souhaité donner à votre pièce Répliques ? S'agit-il d'un concerto pour harpe et orchestre ?

La configuration scénique peut laisser penser qu'il s'agit d'un concerto, la harpe est située à gauche du pupitre du chef d'orchestre mais musicalement, ce n'en est pas un. Il ne s'agit pas d'un dialogue mais d'un duo pour instrument soliste virtuose et orchestre. La harpe et l'orchestre jouent en permanence ensemble, à la manière d'une sonate par exemple. Les séquences musicales sont pensées comme un processus relativement long, comme des continuums qui sont fluctuants par rapport à la partie du soliste.

Votre oeuvre se situe-t-elle dans un courant de composition ? Comment définireriez-vous votre travail ?

Je me place hors-courant. Mais il s'agit plus d'une attitude que d'une réalité. Mes pièces sont jouées à l'Ensemble Intercontemporain, je collabore régulièrement avec l'Ircam et cela me positionne d'office dans un certain courant. La musique que j'écris ne ressemble pas vraiment à ce qu'on a l'habitude d'entendre dans ces lieux. Par exemple, Mettalix, ma première pièce réalisée avec l'Ircam pour trompette et dispositif électronique, porte en elle tout ce que le jazz à apporté à la trompette avec l'utilisation du bruit à l'intérieur de l'instrument. Ce n'était absolument pas une attitude orthodoxe à l'Ircam en 1995. Et c'est quelque chose que je tire de mon approche du jazz, une forme de liberté par rapport aux chapelles et aux courants. Par contre, j'aime aller piocher ce qui me plaît çà et là. Le spectralisme m'a apporté une conception du timbre et de l'orchestration, la rigueur structurelle de Stockhausen m'influence toujours aujourd'hui. Je fonctionne d'une façon affective avec la musique et je ne suis jamais suffisamment comblé avec l'idéologie d'un courant. Il y a toujours quelque chose qui me manque. Et je déplore le manque de communication entre les compositeurs des différents courants. Nous partageons tous une niche, dans une niche, dans une niche et je trouve incroyable que nous n'arrivions pas à nous parler pour défendre le peu qu'il nous reste. Face au monde d'aujourd'hui, les égos, les jeux de pouvoir par rapport à ces problématiques esthétiques sont des attitudes suicidaires selon moi.

C'est ainsi que expliquez en partie le fait que le public semble décrocher de plus en plus avec la musique contemporaine ?

Je ne crois pas que ce soit un problème de la part du public mais de la part des institutions. Les compositeurs devraient tous s'unir pour dire : nous avons besoin d'outils pour créer, de radios pour nous diffuser, etc. Mais il n'existe même pas de cadre dans lequel nous rencontrer et discuter. La musique contemporaine souffre parce qu'elle n'a pas de poids. Et c'est ce qu'avait su faire Boulez en son temps. On ne peut pas lui reprocher d'avoir créer l'Ircam ou l'Ensemble Intercontemporain uniquement pour jouer ses oeuvres. Non, il l'a fait pour la collectivité, c'est un leg qui dépasse complètement la personne de Boulez. C'est ce qu'il manque aujourd'hui : travailler pour la collectivité des musiciens. Nous devons être moins individualistes pour réussir à sortir la musique contemporaine de sa niche. Prenez l'exemple des concerts de musique uniquement contemporaine : ça emmerde tout le monde, même nous les compositeurs ! Il faut confronter les oeuvres et les époques, et tout paraît frais dans ce contexte. Une oeuvre contemporaine extrêmement dure peut paraître incroyable au milieu d'autres musiques. Pour moi, c'est la clé principale pour renouer avec le public habituel de la musique classique, voire d'en toucher des nouveaux.

Répliques pour harpe augmentée et orchestre, de Yan Maresz. Samedi 4 juin à 20h, dans l'Auditorium de la Maison de la Radio. Nicolas Tulliez, harpe augmentée. Orchestre philharmonique de Radio France. Julien Leroy, direction. Un concert Manifeste, le festival de l'Ircam.

Diffusion sur France Musique le lundi 6 juin à 20h.

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