VIDEO - Messe pour le temps présent, chef-d'œuvre éphémère ?

En 1967, Maurice Béjart et Pierre Henry prennent d'assaut la cour d'honneur du palais des Papes du festival d'Avignon. Jean, jerk, musique électronique, râgas indiens... Ils font table rase des codes du ballet et inscrivent "Messe pour le temps présent" dans leur époque. Seulement dans leur époque ?

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"Messe pour le temps présent" au festival d'Avignon en 1967, © AFP / AFP

1967, Avignon, un ballet- évènement

A la fin des années soixante, tout se passe très vite en Avignon : à une révolution esthétique en succède une autre. En 1966, la danse a fait ses premiers pas en Avignon sous l'impulsion de Jean Vilar et Maurice Béjart. En 1967, c'est le choc chorégraphique et musical initié par Messe pour le temps présent. En 1968, c'est le Living Theater de Julian Beck qui fait son entrée en Avignon, rendant obsolètes et réactionnaires les précédents mouvements, à tel point que le public scande « Vilar-Béjart-Salazar ».

Un ballet dans l'air du temps

Le chorégraphe Maurice Béjart définit son ballet de la manière suivante : « c'est à la fois la cérémonie liturgique de notre époque et la grande foire du XXe siècle. C'est le mélange fascinant, illusoire de ce siècle où l'on retrouve le meilleur et le pire ». Il se revendique comme étant de son époque et arrive, mieux que quiconque, à restituer l'air du temps. 

Pour ce ballet-spectacle, Maurice Béjart et le compositeur Pierre Henry rendent poreuses les frontières des genres, des styles et des arts : la danse contemporaine côtoie la danse classique et le jerk ; la musique électronique se confronte aux râgas indiens, aux marches militaires et aux percussions japonaises, le théâtre se superpose avec l'expression corporelle et la danse. Chaque élément de ce mélange revêt une dimension sacrée : « Je crois que le jerk et toute forme de la danse moderne est une des formes de la prière actuelle », précise le chorégraphe.

Une musique explosive

Pour la musique de son ballet, Béjart fait appel à un collaborateur de longue date, Pierre Henry. Depuis Symphonie pour un homme seul en 1955, les deux artistes travaillent ensemble. Pierre Henry est considéré, avec Pierre Schaeffer, comme l’inventeur de la musique concrète et le précurseur de la musique électronique.

C’est d’ailleurs ce qui m’a amené à faire cette musique, j'avais en moi tout un univers sonore inouï que je n'arrivais pas à exprimer par des moyens traditionnels. Et petit à petit, j'ai essayé d'exécuter des sons que j'entendais dans ma tête par des moyens nouveaux qui, au cours des années, ont évolué et sont devenus plus souples, beaucoup plus importants et beaucoup plus précis. - Pierre Henry

Entre le compositeur et le chorégraphe, ça a été un coup de foudre artistique réciproque. Pierre Henry considère qu'il a eu « deux explosions dans la vie : enregistrer un son, et ensuite que [Béjart] en fasse quelque chose ». De manière similaire, il décrit que « la rencontre avec la musique concrète a été pour lui un choc émotionnel considérable ».

Les deux artistes sollicitent Michel Colombier, compositeur et arrangeur, pour les morceaux de jerk. Celui-ci détaille leur collaboration : « Une fois que ça a été composé, Pierre Henry a emmené le matériel chez lui (le matériel sonore et les bandes) et il a travaillé dessus. L'univers sonore de Béjart et de Pierre Henry était constamment présent à l'intérieur de cette séquence jerk. L'ensemble a donné quelque chose que j'aime beaucoup, qui est ce mélange qui va très bien. On peut tout mélanger ». 

La musique de Messe pour le temps présent et plus particulièrement le titre Psyché rock rencontrent une adhésion immédiate : en trois mois, un million d'exemplaires de l'album sont vendus et la musique électronique a son premier grand succès populaire. 

En 1984, Maurice Béjart revient sur le triomphe fulgurant de son ballet-évènement : « c'est le ballet qui a été fait en 1967, donc, qui était prémonitoire et qui très vite, s'est brûlé lui-même parce que je ne voulais plus qu’il se joue après. Donc on l’a joué pendant deux-trois ans. On l'a joué en Avignon bien sûr, à Paris, on l'a fait à New York. Et puis, je l'ai arrêté en plein succès en trouvant quece ballet était tellement une certaine époque qu'il ne fallait pas qu’il survive à l’époque».