Scandale au Musikverein de Vienne! …en 1913

Tout le monde connaît le Musikverein pour le mythique et prestigieux concert du nouvel an mais, comme tout théâtre digne de ce nom, il abrite aussi des scandales. Le plus connu, provoqué par un concert de la Seconde Ecole de Vienne, est le « Skandalkonzert » de 1913, surnommé aussi le « concert des gifles ».

Scandale au Musikverein de Vienne! …en 1913
Watschenkonzert (Concert des gifles), caricature publiée dans Die Zeit du 6 avril 1913

Qui n’a jamais vu une image du Musikverein de Vienne lors du célèbre concert du nouvel an ? Parmi les applaudissements et les confettis de minuit, les décors fastueux de cette salle mythique gardent aussi le souvenir d’un concert-scandale entré dans l’histoire comme le « concert des gifles ». Nous sommes le 31 mars 1913, Arnold Schönberg se rend à Vienne pour diriger au Musikverein un concert avec au programme sa première Symphonie de chambre, des morceaux de ses élèves Webern, Berg et de Zemlinsky et le premier Kindertotenlieder de Gustav Mahler.

scandal concert
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Mais l’orchestre ne jouera jamais ce dernier morceau car la salle devint soudainement le théâtre d’une scène de bagarre qui ne prit fin qu’avec l’arrivée de la police. Le public était pourtant resté silencieux pendant les trois premiers morceaux, mais lors d’un des Altenberg Lieder de Berg un éclat de rire foudroyant se répandit dans la salle, suivi par nombreux sifflets et agitation de trousseaux des clés. La guérilla pouvait commencer : Webern se leva de son fauteuil et cria en direction du public de se taire, quant à Schönberg, il arrêta sa direction et annonça que tout fauteur de troubles sera évacué du théâtre. Oscar Straus, compositeur de l’opérette Un rêve de valse, remonta sur scène, provoqua Schönberg en duel et… lui donna un gifle !

« Malheureusement les concerts à Vienne ne sont pas au service de l’art ; ils sont purement politiques. La réception du public à une œuvre est déjà prévue d’avance; les gens viennent au concert avec des idées bien arrêtées. Selon moi, cela nuit au succès de mes Gurrelieder. »

Telle est la déclaration de Schönberg faite le lendemain à l’hebdomadaire allemand Die Zeit. S’il avait en reçu une belle gifle lors du concert du 31 mars, il avait néanmoins été acclamé à peine un mois auparavant, toujours au Musikverein, pendant l’exécution de ses Guerrelieder. C’était le 23 février, les détracteurs de Schönberg, prêts à faire sonner leurs trousseaux de clés, se transformèrent en nouveaux adeptes, certains en étant même arrivés jusqu’aux larmes : Schönberg devint le héros du moment. Mais, appelé sur scène à la fin du concert, il tourne le dos au public et ne recueillit pas ses applaudissements pour faire au contraire la révérence à l’orchestre.

Toutefois, ce n’est pas cette impolitesse qui provoqua la rixe au théâtre un mois plus tard. Le 31 mars, ce sont les lieder de Berg à bouleverser le public : « Le chanteur se plongea sans réserves dans les Altenberg Lieder. Quand il prononça les mots « Schaut ins Unendliche hinaus », placés dans la composition de telle façon que la voix porte ce texte de plus en plus bas, jusqu’à ce que le dernier « hinaus » s’élève de la tonalité la plus grave, jusqu’à un pianissimo de deux octaves plus aigu, pour devenir une voix de fausset, un foudroyant éclat de rire, « ha, ha, ha, ha », retentit dans la salle, comme s’il avait été prémédité. » Ainsi témoigne le directeur Hermann Scherchen, présent au concert.

Les lieds de Berg avaient en effet fait scandale car ils étaient inspirés par Peter Altenberg, pilastre autrichien à l’écriture impressionniste, interné à cette époque au Steinhof, l’hôpital psychiatrique où le public incontrôlable souhaitait précisément envoyer Schönberg et ses partisans. C’était, selon les détracteurs du concert, une musique démentielle écrite sur le texte d’un dément. Et le pauvre Altenberg, présent aux répétitions sous la surveillance d’un infirmier déclara à Berg sur ses lied : « C’était comme si quelqu’un raclait sans arrêt des assiettes avec des couteaux ! »

Le scandale finit avec un procès au tribunal qui fit la une des journaux. Tout Vienne en parlait, y compris Richard Strauss selon lequel le vacarme de la bagarre fut le son le plus harmonieux de la soirée. Si Schönberg s’en sortit avec une gifle, le Skandalkonzert eut des conséquences plus graves pour les Altenberg Lieder de Berg qui ne furent ré-exécutés qu’en 1958 et publiés seulement en 1966. Il faut néanmoins se souvenir que 1913 fut une année riche en scandales : peu après, le 29 mai 1913, ce fut le tour de Stravinsky qui, avec son Sacre du Printemps, provoqua l’indignation à la salle du nouveau Théâtre des Champs Elysées, inaugurée un mois avant.

BIBLIOGRAPHIE : Florian Illies, 1913:Chronique d'un monde disparu, Paris, Piranha (maison d'édition), 2014, 288 p. (ISBN 978-2-37119-002-3), traduit de l'allemand par Frédéric Joly

Donald Mitchell, Andrew Nicholson, The Mahler Companion, 1999, Oxford University Press

Alex Ross, The rest is noise. A l'écoute du XXe siècle. La modernité en musique, 2010, 768 pages, traduit de l'américain par Laurent Slaars

Guido Salvetti, La nascita del Novecento, 1991, EDT

« Scandal in the Concert Hall. A discussion with Arnold Schönberg », Die Zeit, 3 April 1913
http://www.schoenberg.at/index.php/en/1913-der-skandal-im-konzertsaal-2

Hermann Scherchen, Mes deux vies, 1992, Éditions Tahra, traduit de l’allemand par Myriam Scherchen

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