Musique contemporaine en Espagne : un siècle en mouvement(s)

Le jour d'Avant inaugure ce dimanche le cycle de trois émissions consacrées à la création contemporaine en Espagne, avec les portraits des personnalités phares de la deuxième moitié du XXe siècle et un regard sur la toute nouvelle génération autour de la Casa de Velázquez madrilène. Pour compléter le tableau, francemusique.fr vous propose un dossier multimédia. Panorama.

Musique contemporaine en Espagne : un siècle en mouvement(s)
Le Grand Macabre de Ligeti, La Fura dels Baus à La Monnaie de Bruxelles - photo de la répétition © HERWIG VERGULT/epa/Corbis

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« Les peuples qui n'ont toujours pas leur place méritée sous le soleil, devront continuer à espérer jusqu'à ce que Dieu Tout-puissant concède à leur envoyer un génie. En attendant ce miracle, la musique reste pour eux un moyen d'expression, dans la mesure où ils ne conçoivent pas l'acte de composition uniquement comme un simple outil pour conquérir le marché, mais plutôt comme une urgence émotionnelle et spirituelle. » Arnold Schoenberg

Aujourd'hui reconnue sur le plan international comme un vivier de la création musicale, l'Espagne a tardivement rejoint les mouvements avant-gardistes européens. Son évolution musicale depuis la fin du XXe est étroitement liée aux mouvements littéraire et pictural. Elle est par ailleurs conditionnée, comme c'est le cas pour toutes les autres disciplines artistiques, par le contexte politique mouvementé que le pays traverse tout au long du XXe siècle. C'est dans les années 1950, avec la naissance de la Generación del 51, que l'Espagne rattrape le retard sur l'Europe en création musicale et sort de son isolement politique et culturel, mais pour comprendre ce renouveau, il faut remonter le temps et situer les origines d'une prise de conscience de l'identité forte de la culture, ou des cultures, de l'Espagne dans toute sa diversité.

La naissance du nationalisme

Génération 98
Génération 98

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Generación del 98 : Ángel Ganivet, Miguel de Unamuno, Enrique de Mesa, Ramiro de Maeztu, Azorín, Antonio Machado, Pío Baroja, Ricardo Baroja, Ramón María del Valle-Inclán, Ramón Menéndez Pidal, Vicente Blasco Ibáñez, Jacinto Benavente, Ignacio Zuloaga, Isaac Albéniz, Enrique Granados, Ciro Bayo y Segurola, Manuel Bueno, Mauricio López Roberts, Luis Ruiz Contreras et Rafael Urbano.

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, dominé par la musique de salon et l’opéra italianisé, se profile en Espagne un mouvement inspiré par la multitude des traditions du folklore espagnol. Initié par Felipe Pedrell, le nationalisme espagnol en musique voit le jour parallèlement à la Generación del 98 en littérature et en peinture, avec une volonté affirmée de chercher les sources « authentiques » pour la création musicale. Isaac Albéniz ou Enrique Granados et surtout Manuel de Falla, la première figure du nationalisme espagnol internationalement reconnue, posent les jalons d’un mouvement qui commence par de timides citations des motifs ou des thèmes tirés du folklore, pour aboutir à des personnalités fortes, parfois très attachées à une couleur régionale, comme c’est le cas de Federico Mompou, inspiré à la fois de l’avant-garde française et du folklore de sa Catalogne natale.

Le nationalisme espagnol s’essouffle progressivement entre la Guerre Civile Espagnole et la Seconde Guerre Mondiale. A part les figures déjà citées, il convient de mentionner parmi d'autres, Joaquin Turina, Oscar Despla et Conrado del Campo.

Lors de son séjour parisien en 1917, Turina rencontre Debussy, Ravel, Florent Schmitt, Dukas, Ricardo Viñes et fréquente De Falla et Albéniz. Après un concert, les trois compositeurs espagnols se retrouvent au café de la Rue Royale. Voici ce que Turina note dans son journal :

« Une évidence m’a frappé en pleine figure : la musique ne devait pas être qu’une simple distraction pour les gens frivoles et dissolus. Nous étions trois espagnols réunis dans ce coin de Paris et notre devoir était de lutter vaillamment pour la musique nationale de notre pays.»

Une génération sacrifiée

Generación del 27 : Pedro Salinas, Jorge Guillén, Gerardo Diego, Dámaso Alonso, Federico García Lorca, Vicente Aleixandre, Emilio Prados, Rafael Alberti, Luis Cernuda, Manuel Altolaguirre, Rodolfo Halffter et Jesús Bal y Gay. / Style Definitions /
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Dans la continuité de la reflexion menée par la Generación del 98, dans les années trente un mouvement réunit écrivains, poètes, artistes plasticiens et musiciens autour des idées et des formes novatrices de l'avant-garde européenne, et notamment du surréalisme, sans vouloir briser le lien avec la tradition (notamment littéraire) espagnole : la Generación del 27. Leur premier rassemblement officiel eut lieu à Seville en 1927 pour commémorer les 300 ans de la mort de Luis de Góngora. Parmi les compositeurs associés au mouvement, citons Jaime Pahissa, Roberto Gerhard, Xavier Montsalvatge et Joaquin Homs.

La Guerre Civile Espagnole (1936-1939) met fin au mouvement. Elle disperse ses membres et coupe court à l’élan de leur projet artistique. ​Federico García Lorca fût assassiné et les autres membres furent obligés de s’exiler. S’en suivent de longues années d’isolation et de censure, coupant l’Espagne du foisonnement créatif européen. Il faut attendre le milieu des années 1950 pour que le pays connaisse un nouvel envol économique, social et culturel qui laisse la place à de nouvelles initiatives artistiques et à une nouvelle ouverture vers les courants étrangers, soutenus pour beaucoup par les créateurs expatriés actifs de part le monde. Avec l’arrivée de la Generación del 51, la musique espagnole vit un véritable renouveau créatif et renoue le lien avec l’avant-garde européenne.

Parallèlement à la littérature, le cinéma ou à l’architecture des années 1950, voit le jour en Espagne une génération de compositeurs soucieuse de s’aligner aux courants progressistes et transgresser la tendance hypernationaliste des vainqueurs de la Guerre Civile. Leur objectif premier est de s’ouvrir aux nouveautés des courants stylistiques de leurs contemporains européens. A l’image du mouvement de la Generación del 27, ces musiciens se réunissent autour du projet d’insuffler une nouvelle vie à la création espagnole, à la fois en s’inspirant de l’enseignement de leurs prédécesseurs, étouffés par la dictature, et en retissant les liens avec l’actualité musicale de leur époque, brisée par l’isolement, et incarnée par des personnalités d’envergure telles Bartók, Stravinsky, Stockhausen, Cage, Schoenberg ou Berg. Comme le résume le compositeur Tomas Marco, « il s’agissait de rattraper le temps perdu sans oublier les identités individuelles et sans renoncer à la tradition hispanique ».

Le renouveau

L’année 1951 marque la fin d’études d’un groupe de compositeurs partageant les mêmes idéaux, appelé Generación del 51 :Ramon Barcé, Cristóbal Halffter**, Luis de Pablo, Anton García Abril, Manuel Moreno Buendía, Alberto Blancafort, Manuel Carra, Fernando Ember et le compositeur uruguayen Luis Campodonico, actif à Madrid, constituent le groupe Nueva Musica (1958), dont Ramon Barcé rédige le manifeste. Le geste musical du mouvement est présenté lors de la création, en 1959, d’un cycle de mélodies sur le villancico du poète Rafael Alberti**, une création collective signée par les membres du mouvement.

A Barcelone, profitant d’une ouverture plus importante de la Catalogne vers l’Europe, un autre courant prend forme au même moment : le Club 41, initié par les compositeurs Josep Maria Mestres-Quadreny, Josep Cercos et Juan Hidalgo. Ancré dans la tradition autochtone forte, le mouvement apporte une complémentarité à la Generación del 51. S’y joignent progressivement d’autres forces créatives : Carmelo Bernaola, Joan Guinjoan, Angel Oliver, Miguel Alonso, Claudio Prieto parmi d’autres.

Cristóbal Halffter, Luis de Pablo, Carmelo Bernaola et Ramon Barcé, figures de proue de la Generación del 51, ont contribué à hisser la création contemporaine espagnole au rang des avant-gardistes européens et ont ouvert la voie à la génération suivante vers une expression plus personnelle et une renommée internationale, tels TomásMarco, Carlos Cruz de Castro, Anton Larrauri, Angel Oliver ou Carlos Guinovart.

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