Luca Francesconi, compositeur de Trompe-la-Mort : « J'ai l'ambition d'être vivant ! »

L'opéra Trompe-la-Mort, création commandée par l'Opéra National de Paris, est donnée en ce moment au Palais Garnier. L'Italien Luca Francesconi s'est inspiré de Balzac pour écrire le livret et composer son oeuvre. Rencontre avec un passionné de littérature et un artiste engagé.

Luca Francesconi, compositeur de Trompe-la-Mort : « J'ai l'ambition d'être vivant ! »
Luca Francesconi a choisi d'écrire son livret en utilisant uniquement des mots de Balzac, © Roberto Masotti

Le Palais Garnier accueille du 13 mars au 5 avril 2017 Trompe-la-Mort, une création du compositeur italien Luca Francesconi. L'opéra, mis en scène par Guy Cassiers, s'inspire d'un personnage croisé dans trois oeuvres de Balzac : Trompe-la-Mort, alias Vautrin, alias Jacques Collin.

France Musique : Vous dites que Balzac est très actuel, en quoi son oeuvre est-elle moderne ?

Luca Francesconi : Comme tous les ‘grands’ il va au-delà de son temps, de sa langue et devient universel. Sur le plan artistique, il a une idée de la narration, de la réalité où ce que l’on voit tous les jours est une façade de la réalité sous laquelle se trouvent d’autres couches plus sombres. Avec Balzac on découvre que dans le plus insignifiant être humain que l’on rencontre, il y a un univers.

J’ai essayé de répliquer dans mon travail ce côté narratif où l’on ne sait jamais ce que l’on voit. Si on change de point de vue, d’angle, cela donne un kaléidoscope qui est typique du personnage de Vautrin (alias Trompe-la-Mort). Il change de masque, de nom, d’identité, tout le temps. Il est une représentation extraordinaire de la crise identitaire qui est arrivée à l’époque de Balzac.

Quel est votre regard sur ce personnage central de votre opéra qui est Trompe-la-Mort ? Comment le jugez-vous ?

On ne peut pas le juger et c’est ce qui est le plus intéressant. Le vrai théâtre c’est l'ambiguïté, c’est un récit qui arrive à toucher la véritable matière brûlante de l’être humain. On dit que Berlusconi est affreux mais ce n’est pas lui qui fait peur, c’est le Berlusconi en moi qui fait peur. Balzac était fasciné par Trompe-la-Mort, il parle de lui comme d’un homme extraordinaire, incroyable, avec un vraie force…

A mon avis c’est le seul être vivant de tout mon opéra. Les autres sont soit manipulés, soit des marionnettes vides comme ceux qui représentent l’aristocratie. Trompe-la-Mort est vivant, il peut tuer, pleurer, être amoureux, d’un homme ou d’une femme, peu importe… Il est assassin, criminel mais c’est la tête la plus lucide, c’est le plus vivant, il accepte de vivre, de se confronter à des forces souterraines qui nous possèdent. Or si peu de gens dans le monde sont capables de regarder dans les yeux cet espèce de monstre qui est l’inconscient…

Comment mettre en musique un tel personnage, une telle ambiguïté ?

J’ai l’ambition d’être vivant. L’admettre est déjà un défi, un enjeu. Il y a beaucoup de drogues, pas seulement dans le sens littéral… Il y a des armes de distraction de masse partout comme la télévision, internet… Je me confronte à tout cela sans le nier. Pour cela j’ai besoin d’outils. J’ai appris à travers le parcours de mes ancêtres, Berio, Boulez… Non pas de les copier mais apprendre à travers leur travail, leurs oeuvres, à travers le fil rouge d’une tradition occidentale.

Sans oublier que l’être humain doit être en équilibre entre la tête et le corps. C’est facile de rester dans un académisme de vieille avant-garde ou écrire de la musique de divertissement néo tonale… J’essaye d’arriver à un pacte narratif, de prendre la responsabilité de dire quelque chose sans parler dans une langue privée qui ne touche que moi. C’est ça la véritable recherche aujourd’hui : se salir les mains.