La musique contemporaine et les jeunes : où est la dissonance ?

Peu représentée dans les cursus des conservatoires, absente des programmes de l'éducation musicale dans les écoles, la musique contemporaine friserait-elle les oreilles de nos jeunes ? Nous sommes partis à la rencontre de celles et ceux qui en font bon usage pour cueillir leurs expériences.

La musique contemporaine et les jeunes : où est la dissonance ?
©Jean-Baptiste Millot /OCI

«Je n’ai pas vraiment joué ces compositeurs dont vous parlez, mais entre le rock et la musique contemporaine, je préfère la dernière», répond Olivia MacRae, 10 ans, lauréate de l’édition 2015 du concours Brin d’herbe à ma question si elle préfère des pièces de Mozart et Beethoven aux pièces de Kurtág.

Olivia est une jeune pianiste originaire de Cambridge que j’ai rencontrée lors du concert des lauréats du concours Brin d’herbe (seul concours pianistique ouvert aux jeunes de 8 à 18 ans axé sur le répertoire des XXe et XXIe siècle ). Lorsqu’elle cite ses pièces favorites, Olivia parle de Graham Fitkin, George Benjamin ou Thomas Larcher. Pour l’épreuve, elle a préparé une douzaine de pièces des compositeurs de la deuxième moitié du XXe siècle. Son professeur à l’école Suzuki Young Musiciansde Cambridge, Stephen Power, base son enseignement sur l’introduction de la musique contemporaine dès le plus jeune âge :

«La création contemporaine a une portée très importante. Elle sensibilise à la dimension sonore, à la relation au temps et à l’espace, elle pousse l’interprète à se connaitre dans ses capacités physiques, elle développe son écoute, et permet de prendre conscience du corps tout entier.» Dès les premières semaines, l’élève rencontre la création à travers l’improvisation qui fait partie du cours régulier. «Il y a une certaine discipline, mais on apprend surtout la liberté et la créativité. Et en même temps l’ampleur des styles et des langages est tellement grande que le champ des possibles est infini», rajoute le professeur de la jeune Olivia.

Doit-on obligatoirement passer par des écoles alternatives pour rencontrer la musique contemporaine dans l’enseignement ? Pas forcément, comme le prouvent les autres candidats venus de tous les coins de France, pour la grande majorité des conservatoires et des écoles de musique nationaux. Comme Ianina Gateau, 17 ans, élève au Conservatoire de Combs-la-Ville, qui est une habituée du concours Brin d’herbe et une rompue à l’interprétation de la musique contemporaine. C’est le concours qui lui a fait découvrir cet univers, lorsqu’elle s’était présentée pour la première fois il y a sept ans :

«J’y ai participé à l’âge de 10 ans avec un programme monté pour l’occasion. Je me suis éclatée : j’ai joué dans les cordes, j’ai en même temps joué sur le clavier et sur une percussion, et quand on est enfant, c’est extrêmement rigolo. Ce n’était pas plus compliqué que la musique classique ou romantique, et ça m’a beaucoup plu. Aujourd’hui je joue dans la catégorie préprofessionnelle et je me rends compte de l’exigence et du niveau. Mais ce qui est génial avec la musique de notre temps, c'est que certains morceaux sont complètement inconnus, et le jury se fie à notre vision des choses, on est beaucoup plus libre d’apporter notre interprétation personnelle. Et surtout, c’est une musique à émotion, elle dégage beaucoup de choses et attire l’écoute. L’émotion peut être positive ou négative, mais elle ne laisse jamais de marbre.»

Si les compositeurs écrivent de plus en plus à destination des jeunes, le concours Brin d'herbe reste une niche, et la musique contemporaine n’a pas encore gagné ses titres de noblesse dans les conservatoires. La raison, contrairement à ce que l'on peut croire, ne vient pas de la réticence des élèves. Françoise Thinat, fondatrice du Concours de piano contemporain d’Orléans et initiatrice du concours Brin d’herbe, se souvient :

«A l’époque où j’enseignais, le problème avec les pièces contemporaines était qu’il fallait convaincre les parents. Lorsque je donnais à étudier un morceau contemporain, les parents m’appelaient pour vérifier si c’était bien moi qui l’avais choisi. J’ai trouvé la pirouette : je disais que la musique contemporaine fait marcher exactement les mêmes régions dans le cerveau que les mathématiques. Et vu l’estime que les parents portent aux mathématiques en France, la cause était gagnée d’avance.» Françoise Thinat se félicite d’avoir sensibilisé toute une génération de jeunes à la musique contemporaine en dix ans d’existence du concours. Aujourd'hui, l'attitude des jeunes interprètes n'est plus seulement orientée vers le coté ludique de cette musique. « Les professeurs dans les conservatoires sont beaucoup plus prêts à aborder les oeuvres contemporaines qui exigent parfois un investissement différent et une préparation plus importante que les pièces de Diabelli. »

Isabella Vasilotta, directrice artistique du Concours de piano contemporain d'Orléans, veut mettre en avant la vocation pédagogique du concours :

«Il ne s'agit pas d'une compétition à proprement parler. Bien sûr les enfants jouent, et jouent très bien, et ils sont primés à l’issu du concours. Mais notre objectif est avant tout de faire découvrir aux jeunes ce répertoire, de montrer que la musique contemporaine, c’est une musique qui est écrite aujourd’hui. D’où notre travail pédagogique en amont avec le professeur, un travail qui se poursuit pendant le concours, parce que le candidat prépare la commande que nous passons à un compositeur avec son professeur, rencontre le compositeur et travaille l’œuvre dans une masterclass avec lui. L’idée c’est vraiment d’ouvrir les oreilles et l’imaginaire des jeunes afin qu’une écoute différente se développe, un terrain de jeu où l’enfant peut aborder l’instrument comme si c’était un jouet. Un jouet que l’on peut tourner dans tous les sens, explorer et découvrir sous toutes ses possibilités expressives. Notre rôle est d'éduquer à une liberté d’écoute et à l’ouverture d’esprit, qui est justement plus grande chez les jeunes. »

Un jeune pianiste lors du concert des lauréats du Concours Brin d'herbe au Théâtre des Bouffes du Nord (source : www.facebook.com/oci.piano )
Un jeune pianiste lors du concert des lauréats du Concours Brin d'herbe au Théâtre des Bouffes du Nord (source : www.facebook.com/oci.piano )

*Et les oreilles non-initiées ?

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Les oreilles des jeunes musiciens seraient-elles plus à même de s'intéresser à la création contemporaine ? Pas nécessairement, répond Clément Lebrun, médiateur auprès du public scolaire constitué le plus souvent de non musiciens. Clément conçoit des parcours de sensibilisation à la musique contemporaine, notamment au sein de l’Ensemble Intercontemporain ou à la Maison de la radio. Selon lui, le meilleur public, ce sont de tout jeunes enfants, dont les oreilles n'ont encore aucun à priori et qui sont fascinés par le son en lui-même : ils adorent faire du bruit, reproduire les sons, ils ont une spontanéité de l'écoute que cherche chaque compositeur.

«L’auto-isolement dans lequel se sont enfermés les compositeurs dans les années 1950 et 1960, Boulez ou Stockhausen, pour ne pas les nommer, nous a causé beaucoup de torts en éloignant l’auditeur de la création. Les compositeurs d’aujourd’hui sont beaucoup plus humbles, et tout le monde prend conscience, interprètes et compositeurs, qu’il y a urgence à sensibiliser les jeunes à la création d’aujourd’hui. Qui va la défendre demain, et par conséquence, qui va défendre la survie des ensembles spécialisés dans la création comme l’Intercontemporain ?»

En effet, différentes initiatives, de plus en plus nombreuses et qui émanent le plus souvent des ensembles de musique, proposent au public scolaire de découvrir la musique contemporaine. Mais comment est-elle perçue auprès des jeunes non-musiciens ?

«La ‘musique contemporaine’ comme terme fait peur même si l’on n’a aucune idée de ce qui est derrière. C’est un terme excluant, élitiste, qui renvoie tout de suite à une matière intellectualisée. Mais mon objectif n’est pas de faire aimer, c'est de faire découvrir, et de montrer que, même si l’on n’y connaît rien, on a le droit d’y accéder et de se former sa propre opinion. Je ne dis jamais aux élèves que je leur ferai écouter de la musique contemporaine. Je ne leur dis rien, ou, si je suis vraiment obligé, je préfère utiliser ‘la musique nouvelle’ ou ‘la création d’aujourd’hui’. Ensuite, je les fais rentrer dans la musique à travers l’histoire du son, en leur montrant que les sonorités de l’histoire contemporaine de la musique sont proches de leur univers sonore, un univers composé des sons urbains, industriels, et que leurs oreilles ne sont en rien différentes de celles des compositeurs qui ont cherché à les modeler à travers le XXe siècle. Et que, si je leur donne des clés, ils peuvent s’y aventurer», explique Clément Lebrun.

Clément Lebrun pendant un atelier de médiation
Clément Lebrun pendant un atelier de médiation

Aline Duval est professeur d'éducation musicale au Collège Saint Exupéry à Ormesson. Elle travaille avec l'Orchestre national de l'Ile de France sur les projets pédagogiques de l'orchestre. Cette année, l'orchestre lui a proposé de préparer une classe de 4e pour participer en tant que jury au Concours de composition Ile de créations. Les élèves doivent découvrir le langage des compositeurs nommés, le comprendre et acquérir des notions de base pour pouvoir ensuite voter pour leur oeuvre préférée. Il s'agit d'un projet personnel de l'enseignante, vu que les programmes de l’éducation nationale ne donnent aucune consigne précise quant à la place de la musique contemporaine dans la formation musicale des élèves.

«Les programmes de musique au collège se concentrent surtout sur l’acquisition des notions et des compétences, sur une période de quatre ans. Nous sommes bien évidemment invités à faire découvrir aux élèves tous les genres musicaux, mais les sujets sont libres et cela dépend d’abord du projet de l’enseignant.»

Sur une classe où pratiquement aucun élève ne suit une formation musicale extra-scolaire, la référence pour la « musique contemporaine » des élèves, c'est l’environnement musical accessible par les médias et la variété d'après Aline Duval. La musique dite « savante » ne fait pas partie de leur références :

«Mes élèves m'ont surpris. J'avais un peu peur de leur donner à écouter une musique qui ne fasse vraiment pas partie de leur univers. Mais j'ai choisi une approche sensorielle et très participative. Nous avons d'abord beaucoup écouté différentes œuvres pour s'approprier différentes couleurs sonores et différents langages musicaux et ensuite pour pouvoir en déduire un vocabulaire et des notions. J’ai insisté sur le côté expérimental, sur les interrogations et les recherches des différents compositeurs dans une palette très vaste des courants. Je me suis appuyé sur le contenu extra-musical, les références cinématographiques. Ils ont écouté Webern, Dalbavie, mais aussi la musique de Harry Potter, par exemple. Je voulais qu’ils aient les oreilles aussi ouvertes que possible pour pouvoir aborder les notions de vocabulaire après. A aucun moment ils n’ont refusé d’écouter une œuvre parce qu’elle ne serait pas ‘écoutable’. Ils étaient au contraire très intéressés par l’atonalité et la dissonance. Ils ont pu créer des sonorités à leur tour, et le côté participatif les a beaucoup motivés. Ainsi que la perspective d’être le jury pour le Concours de compétition et rencontrer les compositeurs qui écrivent encore aujourd’hui cette musique.»

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