John Adams : « Je pense avoir beaucoup de choses à offrir en dirigeant ma musique »

John Adams s’installe à Paris pour le week-end. La Philharmonie de Paris a invité le compositeur américain pour son 70e anniversaire. Au programme : trois créations et El Niño avec le London Symphony Orchestra. Interview.

John Adams : « Je pense avoir beaucoup de choses à offrir en dirigeant ma musique »
John Adams, © Vern Evans

France Musique : Vous célébrez votre 70e anniversaire tout au long de la saison 2016 – 2017 avec de nombreux événements aux Etats-Unis et en Europe, et avec de nombreux orchestres, comment vivez-vous toutes ces célébrations ?

John Adams : Je suis très reconnaissant et très honoré de tout ce qui m’arrive. Je ne sais pas pourquoi on tient à célébrer les anniversaires des compositeurs mais je sais que c’est devenu une tradition. Je me souviens du 80e anniversaire de Messiaen, des 70e, 80e et même 90e anniversaires de Boulez. C’est une belle opportunité pour que ma musique soit jouée. Mais j’essaie en même temps de me convaincre que je ne vieillis pas et qu’on ne jouera pas uniquement des œuvres du passé. Je veux continuer à présenter des créations. J’ai d’ailleurs écrit un nouvel opéra qui est sur le point d’être terminé et dont la première aura lieu cet automne.

Ce genre de célébrations vous fait-il réaliser que vous vieillissez ?

Peut-être qu’au réveil lorsque je me regarde dans le miroir, je prends conscience que je n’ai plus 20 ans. Mais le plus important pour moi est de me rendre compte que ce que je compose en ce moment est aussi bon voire meilleure que ce que j’écrivais étant jeune homme. Et cela n’est pas toujours le cas chez les artistes, les écrivains, les peintres ou les autres compositeurs chez qui l’œuvre de jeunesse demeure la plus forte. C’est pourquoi Beethoven est un modèle aussi important pour moi. Plus il vieillissait, plus il se bonifiait et plus il gagnait en profondeur. Bien sûr, de nos jours, 70 ans ce n’est pas vieux.

Ce week-end à la Philharmonie de Paris, vous allez diriger vous-même deux de vos œuvres : l’oratorio El Niño et Sheherazade.2. Le compositeur est-il la meilleure personne pour diriger ses pièces ?

En temps normal, non (rires). La plupart des compositeurs ne sont pas de très bons chefs d’orchestre. Dans mon cas, c’est différent. J’ai dirigé toute ma vie et je suis très gâté en ce moment puisque je travaille avec les meilleurs ensembles du monde : le Concertgebouw, le Philharmonique de Berlin, le London Symphony Orchestra, etc. Evidemment, il y a de très grands chefs qui dirigent ma musique comme Simon Rattle ou Gustavo Dudamel et leurs concerts sont extraordinaires. Mais je pense aussi avoir beaucoup de choses à offrir en dirigeant ma musique. Et je sens que les musiciens aiment cela. Nous avons une expression aux Etats-Unis qui dit « depuis la bouche du cheval », ce qui signifie « directement à la source ». Parfois, je prends la liberté d’essayer des choses différentes de ce que j’ai écrit, ce qui peut choquer certains musiciens lorsqu’ils ne me connaissent pas encore. On ne ferait pas ça avec Stravinsky ou Beethoven mais c’est ma musique, alors je fais ce que je veux.

Arrivez-vous à savoir ce qui a changé entre vos jeunes années et maintenant ? Qu’y a t-il de différent dans votre processus de composition ?

C’est vraiment difficile à dire. Au début de ma carrière, j’étais vraiment très influencé par le minimalisme et encore aujourd’hui, et plus particulièrement en Europe, on m’associe à ce mouvement alors que ce n’est vraiment plus le cas. Cela concernait seulement des œuvres de jeunesse. Dans les années 90, je pense que ma musique s’est complexifiée. C’est le cas pour The Death of Klinghoffer ou pour mon Violin Concerto, par exemple. Mon travail récent n’est pas facile à décrire mais je dirais que c’est beaucoup plus expressif. Ma pièce pour violon Sheherazade.2 serait presque hyper expressive. Vous savez, je me considère comme un compositeur dramatique et cela même si j’écris pour orchestre. J’imagine toujours une histoire ou un livret.

Ce dimanche 11 décembre, vous allez diriger El Niño, un oratorio de la Nativité composé en 2000. En 2013, vous avez à nouveau choisi cette forme pour The Gospels according to the other Mary. Qu’est-ce qui vous plaît dans cette forme plutôt rare de nos jours et qui la plupart du temps est associée à des sujets religieux ?

Tout d’abord, il faut remercier Paul McCartney pour avoir rendu l’oratorio cool de nouveau (Liverpool Oratorio, composé en 1991 par l’ex-membre des Beatles pour les 150 ans de l’Orchestre philharmonique de Liverpool, ndlr) ! J’aime la forme oratorio pour de nombreuses raisons. J’aime avoir l’orchestre présent sur la scène, il devient alors un vrai personnage à part entière. Je ne suis pas quelqu’un de très religieux, je ne vais pas à l’église, je n’appartiens pas à une congrégation mais ces thèmes de la Nativité, de la naissance et de la mort, ou de la crucifixion, la punition suprême, m’interpellent ou me perturbent profondément. Cela parle de la condition féminine, de notre état psychologique ou émotionnel en tant que citoyen de ce monde. L’oratorio est un formidable moyen de véhiculer cela. J’adore El Niño, c’est l’une de mes œuvres préférées. C’est à Paris, au Théâtre du Châtelet qu’avait eu lieu la première et cela me rend particulièrement fier. A chaque fois que je dirige cet oratorio, je me souviens de cette époque où j’étais à Paris. C’était le mois de décembre, mes enfants étaient encore petit. C’était une expérience très forte et très agréable.

Cette année, nous avons célébré le 80e anniversaire de Steve Reich, celui de Philip Glass sera fêté l’année prochaine, vous célébrez vos 70 ans. Vous êtes les trois compositeurs américains les plus connus et les plus joués dans le monde. Comment imaginez-vous le futur de la musique contemporaine aux Etats-Unis ? La relève a-t-elle déjà émergée ?

Je suis très admiratif de ce qui passe deux générations en dessous de la mienne. Des compositeurs qui ont maintenant entre 20 et 30 ans. Ils n’ont plus aucune attirance pour le minimalisme mais s’intéressent à ce qui se faisait dans les années 1960 : Xenakis, Stockhausen,Penderecki,Cage. Je pense que nous vivons actuellement une période très riche en ce moment aux Etats- Unis. Je suis moins au courant de ce qui se passe en Europe. Je m’occupe de la programmation de nombreuses créations avec le Los Angeles Philharmonic. Nous faisons des concerts de musique contemporaine exclusivement et c’est un succès à chaque fois avec plus de 1 500 spectateurs.

Mon fils est également compositeur (Samuel Adams, ndlr), il est en ce moment en résidence avec l’Orchestre symphonique de Chicago et je passe beaucoup de temps à lui parler. Il découvre sans arrêt des nouveaux compositeurs, et principalement en Europe. L’époque est donc très excitante et je ne pense pas qu’il y ait la moindre orthodoxie ou école. Je trouve cela merveilleux et cela rejoint exactement le désaccord public que j’avais avec Boulez. Selon lui, il n’y avait qu’une seule voie acceptable pour composer. Je pense exactement le contraire, il est d’ailleurs impossible de prédire ce que fera la prochaine génération.

Avez-vous trouvé une filiation entre votre musique et celle composée par votre fils ?

Non, sa musique est vraiment différente de la mienne. Ma musique est très expressive, très rythmique, presque jazzy. La musique de mon fils est extrêmement raffinée, je suis très admiratif de la façon dont il travaille. Je ne pourrais jamais composer de cette manière et je suis sûr qu’il ressent la même chose pour moi (rires) !

Que pouvez-vous nous dire au sujet de votre prochain opéra, Girls of the Golden West ?

Le sujet est inspiré de la ruée vers l’or en Californie à la fin du XIXe siècle, de ces gens qui venaient cherche la richesse immédiate et facile. Ils étaient prêts à croire n’importe quelle histoire du moment qu’on leur promettait qu’il suffirait de se baisser pour ramasser de l’or. Bien sûr, cela n’arrivait jamais. Ils sombraient dans la misère la plus totale. Il y a eu très peu de femmes qui ont choisi de tout quitter pour aller chercher de l’or et nous avons choisi de parler d'elles. Au fil des lectures que nous faisions avec Peter Sellars (le librettiste, ndlr) nous nous sommes rendu compte que la Californie de cette époque-là n’était pas si différente de la Californie actuelle. Il y avait un racisme terrible. Lorsque les hommes blancs ne trouvaient pas d’or, ils blâmaient les chinois, les mexicains, les indiens, etc. C’est un opéra avec une grande dimension sociale à la manière des œuvres de Kurt Weil ou Bertolt Brecht. J’ai mis en musique des textes de chansons écrites à cette époque. C’est à la fois terrifiant et très divertissant. Je ne peux d’ailleurs pas m’empêcher de faire le lien entre la ruée vers l'or et les américains qui ont voté pour Donald Trump.

L’écriture de cet opéra a commencé avant que Donald Trump ne soit élu président des Etats-Unis. C’est presque prophétique…

Je m’en souviendrai jusqu’à la fin de ma vie. Je travaillais très dur sur l’écriture alors qu’en parallèle il y avait la campagne présidentielle et puis le choc de l’élection. (silence) Qui sait à quoi ressemblera le monde lorsque nous ferons la première, en novembre 2017 à San Francisco ? Trump m’effraie. C’est quelqu’un de très instable et je pense qu’il n’y connaît rien dans l’art de gouverner. Il est très fort pour capter l’attention des gens et pour être omniprésent dans l’actualité. Obama a récemment dit que la Maison Blanche n’était pas un bateau hors-bord mais plutôt un porte-avion. Il faut planifier chaque mouvement des mois à l’avance. Trump n’est que dans la réaction immédiate. Je pense que malheureusement les gens qui souffriront le plus de ce mandat, sont ses électeurs, les classes pauvres et rurales.

Cette peur que vous ressentez pour ce que représente Donald Trump, vous inspire-t-elle pour composer ?

Je n’utiliserais par le mot « inspirer » parce que cela pourrait laisser penser que je me réjouis de la situation. Je choisirais plutôt le terme « affecter ». Son élection m’a grandement affecté et cela se ressent dans mon dernier opéra. A la fin, il y a cette scène tirée d’une histoire vraie. Une jeune femme mexicaine harcelée par un homme blanc, corpulent et ivre. Elle se défend, le poignarde et le tue. Le jour d’après, tous les hommes blancs se réunissent pour la lyncher. C’est dans ce genre d’ambiance que se trouve mon pays en ce moment.

Votre œuvre est toujours très politique : The Death of Klinghoffer qui parle de terrorisme, Nixon in China, Doctor Atomic, etc. Qu’est-ce qui fait que la politique soit aussi présente chez vous ?

Le sens étymologique du mot politique vient du grec et signifie simplement les gens, la foule, la multitude. A partir de constat, on peut dire que chaque opéra parle des gens, des jeux de pouvoirs et des rapports de force. Dans ce sens, tous les opéras sont politiques et c’est ce sur quoi Foucault nous a tant ouvert les yeux. Je me considère donc comme un compositeur politique puisque ce qui m’intéresse sont les histoires qui se passent aujourd’hui et parlent de nous. J’aime travailler à partir de ces thèmes, Klinghoffer et le terrorisme, Doctor Atomic et la menace de l’arme nucléaire ou encore Nixon in China et les collusions entre le capitalisme et le communisme, parce que je pense qu’ils sont profondément ancrés dans notre inconscient collectif.

Avez-vous déjà une idée de ce que vous composerez après avoir terminé cet opéra ? Quels sont les domaines que vous ne connaissez pas et qui pourraient vous intriguer ?

Honnêtement, je ne sais pas. Ce que je sais pour l’instant, c’est que j’ai envie de réessayer des choses qui ne m’ont pas convaincu. Dans les années 1990, j’ai écrit un concerto pour piano mais je n’en suis réellement pas satisfait. J’aimerais beaucoup faire un nouvel essai et réussir un concerto aussi beau que ceux de Prokofiev ou ceux de Ravel. J’ai également l’envie de poursuivre l’écriture d’œuvres dramatiques mais dans de plus petites formes. C’est si compliqué de nos jours de réussir à produire des opéras. Je pense être le seul compositeur américain à avoir eu trois de ses opéras programmés au Metropolitan de New York. J’en suis heureux mais ce n’est pas normal que je sois le seul. J’aime l’opéra quand il est fait pas des gens de qualité. Mais la plupart du temps, c’est vraiment très ennuyeux. Toujours le même répertoire, les mêmes chanteurs, des mises en scènes étranges et creuses. Et c’est un art qui coûte si cher. Je pense que je vais écrire des pièces pour des petits ensembles désormais. Cela me fait penser que je n’ai jamais été programmé à l’Opéra de Paris et que ce serait génial d’y monter quelque chose avant que je sois mort.