Olga Neuwirth, première compositrice à entrer dans l'histoire de l'Opéra de Vienne

Olga Neuwirth, compositrice autrichienne de 51 ans, a composé "Orlando", opéra qui a été créé le 8 décembre 2019 à l'Opéra de Vienne : une première puisqu'en 150 ans d'existence, l'institution autrichienne n'avait jamais accueilli la création d'une femme.

Olga Neuwirth, première compositrice à entrer dans l'histoire de l'Opéra de Vienne
Olga Neuwirth dans son appartement à Vienne en 2008, © Getty / Imagno

Olga Neuwirth n'a pas composé sur n'importe quel sujet : son opéra est l'adaptation du roman Orlando (1928) de Virginia Woolf. Ce livre raconte le trajet fantastique d'une personne qui change de sexe comme de siècle : de jeune homme dans l'Angleterre élisabéthaine à jeune femme en 1928 (l'opéra de Neuwirth se termine, quant à lui, de nos jours). « Tout être humain oscille ainsi d’un pôle à l’autre, et bien souvent, tandis que les habits conservent seuls une apparence mâle ou femelle, au-dessous le sexe caché est le contraire du sexe apparent » écrit Virginia Woolf dans ce livre qui prône une vision plus fluide de l'être humain. Pour mieux servir le sujet, Olga Neuwirth utilise la vidéo, l'électronique et spatialise ses musiciens.

La compositrice autrichienne, élève de Tristan Murail et qui a travaillé à l'IRCAM dans les années 1990, a évidemment choisi ce sujet pour bousculer les habitudes et participer à la fin des systèmes : « on peut ainsi donner aux choses une directions différente, et aller vers plus d'ouverture » confie-t-elle à Isaure Hiace pour France Inter. Dans cet opéra en 19 scènes, elle a souhaité remettre en question tout système binaire : « Orlando est un être remarquable qui explore toute la zone grise entre vie et art. L'oeuvre traite de liberté de parole, de la façon d'être soi, de choisir l'identité qui vous va le mieux et ne pas se laisser enfermer dans un tiroir 'homme' ou 'femme' ».

Une équipe artistique 100% féminine

Dans ce monde lyrique peu clément quant aux destins souvent tragiques de ses héroïnes, la production de cet Orlando représente un coup de poing sur la table. Un coup qui s'inscrit dans lente évolution : en 2016, le Metropolitan Opera à New York avait programmé L'amour de loin de Kaija Saariaho, et le Royal Opera House en Angleterre a promis d'engager plus d'équipes créatives féminines à l'avenir. 

Dans le cas de cette production, l'équipe artistique est féminine : Olga Neuwirth a écrit le livret avec Catherine Filloux ; la mise en scène a été assurée par Polly Graham et les costumes sont de Rei Kawakubo (fondatrice de la marque "Comme des Garçons"). Dans le rôle titre, la mezzo-soprano américaine Kate Lindsey a partagé notamment la scène avec Constance Hauman, soprano habituée aux échappées dans les registres jazz et pop. Le rôle de l'enfant d'Orlando était tenu par Justin Vivian Bond, artiste américain transgenre de cabaret.

Une timidité vis-à-vis de la création contemporaine

Olga Neuwirth reconnaît que ce genre d'occasion de s'exprimer artistiquement est de moins en moins rare, par rapport à ces années d'études il y a trente ans, mais déplore la timidité de la part des programmateurs à l'égard de la création contemporaine. « La plupart des maisons d'opéra se "muséifie" depuis les années 70 et il est difficile de renouer avec cette tendance qui existait auparavant de croire en la combinaison entre thèmes d'aujourd'hui et musique intéressante » (The Guardian, 24 novembre 2019).

Souvent considéré comme un temple du répertoire classique, l'Opéra de Vienne avait pris les devants en commandant en 2002, conjointement avec l'Opéra de Paris, une œuvre originale à Olga Neuwirth, alors jeune trentenaire, et à l'écrivaine star Elfriede Jelinek. L'aventure était restée sans suite : l'opéra Der Fall von W (Le cas W), inspiré de la retentissante histoire d'un médecin autrichien pédophile, avait finalement été refusé.

C'est l'actuel directeur du Staatsoper, le Français Dominique Meyer, qui a repris contact avec la compositrice en 2014 et voit aboutir le projet, quelques mois avant son départ pour la Scala de Milan. Au dîner de première d'Orlando, il sourit : « Alors, le public viennois, vous voyez ! »

Une création saluée

La création devait durer une heure trente. Finalement, Olga Neuwirth crée un spectacle de trois heures avec un seul entracte. Mais qu'à cela ne tienne : à 22h15, le public était debout pour les artistes, avec tout juste quelques huées au moment où Olga vient saluer (huées très minoritaires, un peu comme une tradition de soir de première). (Arnaud Merlin, producteur à France Musique)

Qu'avons-nous vu durant ces trois heures ? selon Arnaud Merlin

Un extraordinaire foisonnement d’archipels sonores (une idée très chère à Olga Neuwirth, dans la lignée de son inspirateur Luigi Nono), un soin rare porté aux images (scénographie, vidéo, mention spéciale aux costumes) - on sait l’attachement et l’intérêt de la compositrice aux arts plastiques et au cinéma en particulier (on se souvient de son Lost Highway d’après David Lynch).

Une distribution pléthorique et sans accrocs : Kate Lindsey dans le rôle-titre traverse les siècles avec la même facilité qu’Emilia Marty dans L’Affaire Makropoulos de Leoš Janáček (avec en sus la problématique du genre). Il faut aussi citer Eric Jurenas en ange gardien, Leigh Melrose en Shelmerdine, notamment - la direction olympienne de Matthias Pintscher, qui connaît la musique de Neuwirth comme personne -, et la contribution époustouflante de Markus Noisternig, Gilbert Nouno et Julien Aléonard pour l’électronique et la projection du son, toujours pertinente.

La représentation de la traversée du temps: de la fin du XVe siècle à  l’époque contemporaine, figurée par des toupies sur l’écran, par la drôlerie des moyens déployés, souvent (les percussionnistes qui figurent les cavaliers en entrechoquant des noix de coco à la manière des Monty Python dans Sacré Graal), par le déploiement d’une esthétique qui sait rester elle-même tout en empruntant à toutes les époques (Renaissance, baroque, pop, soul, punk, cordes postromantiques, une chanson de Jacques Brel, le mouvement lent du Concerto pour deux violons de Bach, Bella Ciao…). Le tout est réalisé sans nostalgie.

Les prochaines représentations, sous la direction de Matthias Pintscher, seront les 11, 14, 18 et 20 décembre.