Fabien Lévy, compositeur "allemand en France et français en Allemagne"

Le compositeur Fabien Lévy mis à l’honneur pendant le festival Présences organisé par Radio France sur le thème "Paris Berlin". Deux des œuvres de ce français de 45 ans exilé en Allemagne seront jouées pour la première fois en France. Entretien avec ce compositeur fasciné par les illusions et les paradoxes et qui explore les notions de déconstruction développées notamment par le philosophe Jacques Derrida.

Fabien Lévy, compositeur "allemand en France et français en Allemagne"
Le compositeur Fabien Lévy de passage à Paris pour superviser la création de ses oeuvres pour le festival Présences. (© Guillaume Decalf/France Musique)

France Musique : Deux de vos œuvres, Hérédo-Ribotes et Après tout seront créées pour la première fois en France lors du Festival Présences. Pourquoi seulement maintenant ?

Fabien Lévy : Je crois que c’est aux programmateurs qu’il faut le demander (rires). J’ai du mal à comprendre pourquoi. J’ai écrit Hérédo-Ribotes(vidéo des répétitions) en France en 2001 et la création a eu lieu à Berlin en 2003 dans le Festival Ultraschall (organisé par la Deutschland Radio, radio publique, ndlr). La pièce a été sélectionnée pour participer au concours de composition Rostrum organisé par l’Unesco. Chaque radio publique nationale présente un compositeur, et chose étonnante, alors que je venais tout juste de m’installer à Berlin et que je ne suis pas allemand, la radio publique a eu néanmoins le courage de me présenter comme le candidat de l’Allemagne. La pièce a été nominée et a été diffusée dans de nombreuses radio mais n’a jamais été jouée en France. Je me réjouis de savoir que c’est enfin le cas.

Vous pensez qu’il est plus simple de travailleur en tant que compositeur en Allemagne plutôt qu’en France ?

Pas forcément. C’est une question d’époque, tous les 10 ou 15 ans les scènes changent et en ce moment beaucoup de compositeurs s’installent à Berlin pour être stimulés. Les deux scènes sont importantes, elles se répondent et elles se connaissent. L’Allemagne a toujours été très mélomane et Berlin est devenue très stimulante, active et diversifiée.

"Paris Berlin", c’est justement le thème de cette édition 2014 du festival Présences. Qu’est-ce que cela évoque chez vous ?

Cela me parle beaucoup. Je suis un allemand en France et un francais en Allemagne et un européen convaincu. Il y a de grandes différences de formation entre les deux pays. Les étudiants au Conservatoire de Paris ne sont pas les mêmes que ceux qui étudient en Allemagne. Il y a aussi des différences institutionnelles, le système décentralisé allemand a rendu le pays un plus pauvre que la France dans le sens où il n’existe pas ces grosses institutions d’origine « Colbertistes ». L’influence du protestantisme a également tenu un rôle avec cette notion d’individu qui est très importante et cela se ressent dans la musique. En Allemagne, il y a beaucoup moins d’écoles ésthétiques, les gens s’intéressent à ce qui est différent de vous. Alors qu'en France, nous sommes fascinés par ces mêmes écoles et toutes les polémiques qui ont découlent. C'est également une force parce que grâce aux grandes institutions françaises, nous pouvons développer d'importants festivals. Très souvent, et c'est mon cas, les compositeurs ont des résonnances différentes d’un pays à l’autre, et ces différences permettent de rebondir et de stimuler la création.

Fabien Lévy donne ses précisions aux musiciens de l'Orchestre National de France pour la création de son oeuvre Hérédo-Ribotes. (© Guillaume Decalf/France Musique)
Fabien Lévy donne ses précisions aux musiciens de l'Orchestre National de France pour la création de son oeuvre Hérédo-Ribotes. (© Guillaume Decalf/France Musique)

Vous êtes professeur de composition à la Hochschule für Musik Detmold (près de Berlin). L'enseignement est-il indispensable pour un compositeur ?

Il y a beaucoup de compositeurs qui n’aiment pas ça. C’est très différent de l'action de créer de la musique. Il faut avoir un regard sur l’autre, c'est presque de la psychanalyse. Par contre, il est vrai qu’il est très difficile de vivre de la composition, et ça a toujours été le cas. Le premier a avoir voulu être « freelance », c’est Mozart quand il a quitté l’archevêque de Salzbourg, sa vie a été très compliquée par la suite. L'enseignement n'est pas forcément une nécessité, mais nous sommes tous soit professeur de musique, chef d'orchestre ou instrumentiste à côté.

En parlant de Mozart, pensez-vous qu’être compositeur au 21e siècle a quelque chose à voir avec le 18ème siècle par exemple ?

Je crois que c’est la même folie. Cet individualisme, cette façon de vouloir être artiste et d’avoir quelque chose à exprimer, je pense que ça n’a pas beaucoup changé. Même si j’enseigne la composition, on ne peut pas apprendre à composer de la musique. On peut simplement pousser quelqu’un à devenir meilleur en lui apprenant des méthodologies.

La musique contemporaine peut être déroutante pour le grand public. Comment faites vous pour pour essayer de susciter de l’intérêt pour votre musique ?

J’ai envie de dire au public qu’il ne faut pas qu’il ait peur. Malheureusement, il se passe un phénomène dommageable à la musique en ce moment, nous assistons à une crise de l’écoute. De 1750 à 1900, la musique était un art principal. Les gens allaient au concert pour écouter de la musique pure. Ce n’était pas le cas du temps de Bach où la musique accompagnait les messes, le théâtre, la danse ou les soupers du roi. Actuellement, je pense que nous en sommes revenus au même point. Ce n'est pas une crise de la musique contemporaine, mais celle de la musique en général. Même lorsque les gens vont écouter du Beethoven, ils ne comprennent pas forcément quand le deuxième thème revient, etc.

En France, nous avons créé le concept de "La musique contemporaine". Je trouve ça assez grave. Par exemple, dans le domaine de la danse, on parle de Pina Bausch, de Keersmaker mais pas de "La danse contemporaine". Idem pour le théatre. Je crois que le public devrait revenir à cette écoute enfantine, d'écouter simplement la magie de la musique. Evidemment, il y a beaucoup d’œuvres qui sont mauvaises, mais c’était déjà les cas du temps de Beethoven, et bien plus qu’aujourd’hui. J’ai envie de demander au public d’être curieux, d’avoir envie de se faire surprendre et de prendre les auteurs tels qu’ils sont.

Etre compositeur, ce n'est pas facile. On me demande « mais qu’est-ce que tu fais dans la vie, sérieusement ? ». Nous sommes à part, et encore plus à cause de cette crise de l’écoute. Mais quand on est artiste, on suit son chemin coûte que coûte. Je dis souvent aux gens, que je n’aime pas composer mais que si j’arrêtais de le faire, je me sentirais très mal. C'est un besoin, une vitalité. Je ne pourrai jamais arrêter.

Est-ce simple pour vous de définir votre musique ?

J’ai du mal à avoir du recul sur ma propre musique. C’est le travail des musicologues. A force d'expérimentations, j'ai fini par comprendre ce qui m'intéressait dans ma musique: les illusions snorores, les paradoxes. Est-ce qu’on entend vraiment un concerto? y a-t-il un soliste ? etc. J’essaie de déconstruire toutes ces catégories créées par l’histoire de 1750 à 1900. Remettre en cause ce qu’est un contrepoint, un concerto, un orchestre voire même un musicien. Hérédo-Ribotes a été composé de cette façon sans que j’en prenne conscience. C’est après que je me suis rendu compte que c’était ce qui guidait mon travail.

Mais je ne veux pas non plus me réfugier à tout prix derrière l’étendard d’une école. J’ai très peur de m’enfermer dans des petites boîtes. C’est ce que j’ai appris auprès de Gérard Grisey qui ne voulait pas du terme « musique spectrale », qui a tout fait pour s’en détacher. C’est également ma philosphie de la vie mais je peux comprendre que certains compositeurs ressentent le besoin de se regrouper pour se faire reconnaître. C’est quelque chose de très français et c’est très rare en Allemagne.

fabien lévy répét 2
fabien lévy répét 2

Oeuvres de Fabien Lévy au Festival Présences :
Hérédo-Ribotes (création française) pour alto et solo (Sabine Toutain) et 51 musiciens (Orchestre National de France), sous la direction de Ilan Volkov. Le Jeudi 13 février à 20h au Théâtre du Châtelet, Paris. 15€ - gratuit pour les moins de 28 ans.

Après tout (création française), Concert Ensemble 2e2m, Neue Vocalsolisten, sous la direction de Pierre Roullier. Le Samedi 15 février à 17h à la Maison de Radio France, Paris. 5€ - gratuit pour les moins de 28 ans.

Plus d'informations sur http://sites.radiofrance.fr/chaines/formations/presences/

Sur le même thème