Entre les murs de l’IRCAM, Pierre Boulez n’est pas mort

Mis à jour le lundi 11 janvier 2016 à 23h49

A travers l’IRCAM qu’il a fondé en 1977, Pierre Boulez a mis en pratique l’une de ses plus grandes ambitions : la transmission des savoirs, des nouvelles technologies, et de la création musicale contemporaine.

Entre les murs de l’IRCAM, Pierre Boulez n’est pas mort
Pierre Boulez avec son Ensemble InterContemporain à l'IRCAM ©FrançoisSechet/Corbis

Derrière le compositeur et le chef d’orchestre, on retrouve en la figure de Pierre Boulez un pédagogue sensible à la question de transmission et de création. Disparu à 90 ans, le 5 janvier 2016, les savoirs et la présence de Pierre Boulez continuent à vivre à travers les murs de l’IRCAM, l’Institut de Recherche et de Coordination Acoustique/Musique.

A lire ou à relire, notre portrait multimédia : Boulez à Facettes : de la fulgurance au plaisir

Fondé par Pierre Boulez * en 1977 sous l'impulsion de Georges Pompidou et avec l’aide de Luciano Berio* alors nommé directeur de la section électroacoustique (jusqu’en 1980), l’IRCAM se veut la caution musicale et scientifique du centre Pompidou. Situé au début sous la placeIgor Stravinsky, où trônent les oeuvres de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely, le centre de recherche et de création s'est ensuite étendu vers la fin des années 80 avec la construction de la tour Piano (par Renzo Piano ) puis la construction des bâtiments annexes Jules-Ferry et Bains-Douches, face aux fontaines, à quelques mètres du centre Beaubourg.

L’IRCAM rassemble des scientifiques, des compositeurs, des ingénieurs, des artistes, des mathématiciens…Dans ce lieu unique pour l’époque, les connaissances se mêlent et se complètent : les compositeurs utilisent les nouvelles technologies pour travailler leurs oeuvres, les scientifiques utilisent la musique créée en temps réel sur place pour étudier le son, l’acoustique ou encore l’espace.

«Nous allons déboucher sur de nouvelles oeuvres, de nouvelles façons de jouer, de nouveaux instruments, de nouvelles façons d’envisager toute la partition musicale», témoigne Pierre Boulez quelques mois après l’ouverture du centre, en janvier 1978.

Un pari réussi puisque l’institution, liée à Beaubourg, s’est imposée sur la scène internationale et continue d’explorer la musique à travers les prismes scientifiques et technologiques. Au coeur de l’IRCAM, les personnes qui poursuivent le projet de Pierre Boulez ont bien connu le compositeur, qui a dirigé le centre pendant 14 ans.

L’art de la transmission

«Il avait une grande ambition, une grande vision, c’est quelqu’un qui voulait inventer, expérimenter, créer un avenir pour la musique, se souvient* Andrew Gerzso, directeur de la pédagogie à l’IRCAM. *Si je devais retenir une chose en travaillant avec Pierre [Boulez], c’est qu’il voulait oeuvrer pour les autres. Créer des moyens pour soutenir la création artistique sous toutes ses formes.» Un travail qu’il a mené au sein de l’IRCAM en soutenant y compris des compositeurs avec lesquels il n’était pas d’accord sur le plan esthétique, selon Andrew Gerzso**.

Son ouverture d’esprit marque. Aujourd’hui encore, tous peuvent témoigner de l’humour de Pierre Boulez, _* de sa simplicité et sa facilité d’accès : «Quand on voyait Boulez c’était toujours entre 6h et 9h du matin car son poste de directeur lui demandait beaucoup de temps, * témoigne le compositeur *Philippe Manoury_. On discutait et on lui disait ce qu’on faisait. Il n’y avait pas de relation maître et élève, il n’aimait pas cette relation.»*

Derrière son accessibilité se cachait l'exigence.* Philippe Manoury* se souvient : « Il avait un regard très critique. Parfois ça l’a aidé, mais c’est ce qu’on lui a aussi reproché car ses critiques étaient dures et directes. » Cet aspect de sa personnalité l’a souvent présenté comme un homme qui ne revenait pas sur ses principes, sur ses idées. Or Philippe Manoury le voit davantage comme une personne guidée par ses intuitions : « Il se fiait beaucoup à son instinct. Plusieurs fois, on allait au concert, on se disait qu’il allait détester et finalement il aimait, il se laissait porter par ses intuitions quand quelque chose lui plaisait.»

L’IRCAM sous sa direction est devenue le lieu de toutes les créations et la réalisation concrète de son rêve : sortir la musique de ses traditions, l'explorer sous toutes ses formes et utiliser les nouvelles technologies au service du son et de la création contemporaine.

Penser la transversalité dans la musique

L’actuel directeur de l’IRCAM, Frank Madlener, parle de la “marque de fabrique” inspirée par Pierre Boulez. Une marque de fabrique qui vit toujours au sein de son institut :* «L’oeuvre ne reste pas avec son créateur dans son berceau d’origine, elle se transmet, va ailleurs. C’est l'esprit qui demeure aujourd’hui à l’IRCAM : sortir des murs et des cloisonnements.»*

Pour se libérer des codes de la musique, Pierre Boulez pensait toujours à la transversalité de son travail. Il faisait appel à des personnes extérieures comme les scientifiques qui remplissent les salles de l’IRCAM mais s’inspirait aussi des auteurs, des poètes, des peintres, des metteurs en scène.* «Quand il a monté * le Ring* avec Patrice Chéreau, rappelle Frank Madlener, *il y avait cette idée de travail d’équipe point à point. Et au moment où il travaillait l’opéra, il avait comme livre de chevet * La recherche de Proust car il s’intéressait à la question du temps : comment le temps se passe, s’écoule... C’était son obsession qui s’est inscrite dans son oeuvre et son travail.»*

Une obsession du temps qu’il a mis en oeuvre dans son usage des nouvelles technologies. Pour résumer, *Andrew Gerzso * définit l’IRCAM comme «une prolongation des pratiques musicales traditionnelles.» En faisant usage de nouveaux logiciels, en développant l’informatique et la technologie dans la musique, *Pierre Boulez * a créé un centre qui* «élargit le vocabulaire disponible pour les jeunes compositeurs par rapport à la composition de la musique dans l’espace»,* ajoute le responsable de la pédagogie de l’institut.

Pour cela, un espace dédié a été créé dans le centre. Cette salle prône la mobilité. Après la création de l’IRCAM, Pierre Boulez affichait déjà cette volonté de voir décloisonner la musique des salles de concert classiques: «Tout est mobile [dans cet espace] et nous pouvons reconstituer quelque condition acoustique que nous voulons. Des oeuvres sont spécialement conçues pour cet espace.»

Ainsi, le compositeur a imaginé et conçu quelques unes de ses plus grandes oeuvres au sein du centre comme Répons en 1981, Dialogue de l’ombre double en 1985, Explosante fixe en 1991 ou Anthèmes 2 en 1997.

* Sur le même thème *