"Elle ne dansera plus" de Diana Soh, une Salomé au féminin

Le 3 septembre 2020, l'Orchestre français des Jeunes créera "Elle ne dansera plus", une oeuvre commandée à la compositrice Diana Soh.

"Elle ne dansera plus" de Diana Soh, une Salomé au féminin
Angela Denoke en Salomé dans la mise en scène de David McVicar à Covent Garden, © Getty

Vous connaissez l’histoire ? La princesse Salomé danse pour son beau-père Hérode, afin d’obtenir la tête de Saint Jean-Baptiste. La jeune fille enlève ses voiles, et son érotisme est si trouble que le roi de Judée accepte de décapiter le prisonnier enfermé dans ses geôles. Après quoi, Salomé embrasse goulûment la tête du saint, avant d’être tuée par les gardes d’Hérode. C’est gore, c’est décadent, c’est sadique.

Femme fatale… 

Il n’en fallait pas moins pour que Salomé devienne l’archétype de la femme-fatale, scandaleuse et perverse. A l’heure où les nationalismes montent, l’héroïne biblique devient l’un des personnages essentiels de la fin du dix-neuvième siècle. Les peintres (Moreau), les poètes (Apollinaire), les écrivains (Oscar Wilde) mais également les musiciens (Florent Schmitt) s’y confrontent. Point d’orgue de cette frénésie Salomé, l’opéra éponyme de Richard Strauss créé à Dresde en 1905 d’après la pièce d’Oscar Wilde, sommet de violence et d’expressionnisme.

ou victime ? 

Plus d’un siècle plus tard, la compositrice singapourienne Diana Soh (née en 1984) s’empare du mythe avec un point de vue de femme. Une chose la frappe : c’est le thème du “regard”. Avant de devenir un monstre sanguinaire, les hommes voient en Salomé une princesse idéale, “une petite colombe”, “aussi pâle que la lune”. C’est ce qu’on appelle en anglais le male gaze. Les hommes définissent une place précise au personnage. 

A l’instar du film Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, film historique exclusivement féminin, Diana Soh choisit de se mettre dans la peau de Salomé. La princesse de Judée est (aussi) une femme détruite par le regard des hommes. Son beau-père Hérode lui fait des avances, au détriment de sa mère Hérodiade. Elle ne parvient pas à être la gentille princesse qu’on attend d’elle. En réalité, Salomé désire Saint Jean-Baptiste, comme Hérode la désirait elle-même. De façon perverse.

Un poème symphonique du XXIe siècle

Commande de l’Orchestre Français des Jeunes, Elle ne dansera plus est une pièce pour orchestre de dix minutes environ. Diana Soh, passionnée par l’interaction entre les musiciens, fait le choix d’écrire un poème symphonique au vingt-et-unième siècle. Pour mettre en musique le conflit de Salomé entre les demandes de la société et son propre moi explosif, la compositrice singapourienne (basée à Paris) oppose deux mondes sonores. D’un côté, l’univers symphonique traditionnel ; de l’autre un univers étrange, rempli de vocalisations, de sifflets et de techniques instrumentales inhabituelles. L’intérieur et l’extérieur de Salomé. La lutte émotionnelle du personnage, avant que la société ne sanctionne son désir mortifère.

Elle ne dansera plus offre une nouvelle perspective au mythe de Salomé. C’est intriguant, c’est moderne, joué le jeudi 3 septembre à l’Auditorium du Nouveau Siècle de Lille par l’Orchestre Français des Jeunes dirigé par Fabien Gabel. Et c’est bien sûr notre création de la semaine !