Centenaire d'Henri Dutilleux : souvenir d'un homme rare

«Je reviens sans cesse sur mes œuvres parce que je doute en permanence. Et en même temps, je regrette de ne pas être plus prolifique.» Auteur d'une oeuvre peu abondante, mais d'une exigence et d'un raffinement rares, Henri Dutilleux laisse une empreinte toute personnelle sur l'histoire de la musique française du XXe siècle. Retour sur la trajectoire d'un compositeur apprécié par ses contemporains aussi bien pour son oeuvre que pour sa personnalité attachante.

Centenaire d'Henri Dutilleux : souvenir d'un homme rare
Henri Dutilleux © Maxppp / Christophe Lefebvre

Le 22 janvier 2016, Henri Dutilleux aurait eu 100 ans. Compositeur français contemporain parmi les plus joués en France et à l’étranger, Henri Dutilleux était l’un des rares qui ne semblait "briser avec aucune tradition" (Jacques Amblard). Symphoniste, à l’image de Mahler ou de Bruckner, dans la continuité de l’esthétique impressionniste, il a assuré un relais historique entre l’enrichissement harmonique de Debussy et Ravel et la musique spectrale des années 1970. Tout en refusant de s’affilier aux révolutions et aux écoles de son époque, il s’est toujours nourri dans sa composition de sa vaste culture : Fellini, Bergman, Resnais, Baudelaire, Van Gogh... ne sont que quelques références de son Panthéon.

Enseignant, responsable de la création sonore à la radio publique pendant près de vingt ans, musicien pour le cinéma et le théâtre, Henri Dutilleux laisse une trace durable dans le paysage culturel. D’une discrétion rare, il reste dans les mémoires comme un homme plein de raffinement, toujours attentif à ses collaborateurs, collègues et amis, et l’un des rares artistes qui suivait de près - et avec beaucoup de bienveillance - le travail de ses contemporains.

**Les années d’étude

Né le 22janvier1916 à Angers, Henri Dutilleux baigne dès son plus jeune âge dans un environnement propice à l’épanouissement artistique : il a pour grand-père maternel Julien Koszul, compositeur et organiste réputé , directeur du conservatoire de Roubaix et ami de Gabriel Fauré, et son arrière-grand-père paternel, Constant Dutilleux, est un peintre talentueux, ami de Cortot et de Delacroix… Fera-t-il de la peinture ou de la musique ?**

« Je n’avais aucun talent pour le dessin. Ce fut donc la musique, et là, c’est venu vite… » (Entretien avec Henri Dutilleux, La Croix, 18/12/2010)

Il débute la musique en famille d’abord, avec des séances de musique de chambre et une initiation au solfège plutôt intensive : deux fois par semaine, ses cours commençaient à 6h30 du matin.

« Le dimanche, la séance ne commençait qu’à 7h30. Un rythme intense contre lequel je n’ai jamais songé pourtant à me révolter. » (Entretien avec Henri Dutilleux, La Croix, 18/12/2010)

Il a huit ans lorsqu’il entreprend des études musicales sous la direction de Victor Gallois, directeur du conservatoire de Douai : solfège, harmonie, piano, contrepoint... Et parfois, il occupe le pupitre des percussions dans l’orchestre du Conservatoire de Douai. En 1929, il compose sa première mélodie La Fleur, sur un poème de Charles-Hubert Millevoye. A seize ans, il quitte Douai pour Paris et s’inscrit en tant qu’auditeur dans la classe d’Henri Busser au Conservatoire de Paris. Il cherche sa voie : composition ou direction d’orchestre ?

« J’ai très vite senti que je n’avais pas de don pour cela. Sans doute à cause de ma nature réservée, dépourvue de cette dimension de communication indispensable. Sans que je sache vraiment comment c’est venu, je crois avoir toujours voulu écrire de la musique. » (Entretien avec Henri Dutilleux, La Croix, 18/12/2010)

En 1933, Henri Dutilleux intègre la classe de Jean Gallon pour l’harmonie, de Noël Gallon pour le contrepoint et la fugue, d'Henri Busser pour la composition, de Philippe Gaubert pour la direction d’orchestre et de Maurice Emmanuel pour l’histoire de la musique.

« Au conservatoire, j’ai eu de merveilleux professeurs comme Maurice Emmanuel, un grand ami de Debussy, Jean Gallon et son frère Noel, et puis Henri Busser, dont l’humour et la richesse des souvenirs tenaient lieu d’enseignement. Il m’a poussé à me présenter au prix de Rome. » (Entretien avec Henri Dutilleux, Le Monde de la musique, 2006)

Il obtient respectivement les premiers prix d’harmonie, de contrepoint et fugue et le Premier Grand Prix de Rome pour sa cantate L’Anneau du Roi sur un poème d’Elise Vollène. Dutilleux arrive à Rome alors que l’Etat fasciste de Mussolini se fait très menaçant. Quatre mois après la déclaration de guerre de la France, il est rappelé et mobilisé comme brancardier jusqu’en 1940.

« Je repense à l’époque lointaine où je me trouvais à la villa Médicis, en 1939, ce n'était pas la meilleure époque : en mars, je crois encore entendre les fascistes fêter la chute de Barcelone qui marquait la fin de la guerre civile espagnole. Quelques mois plus tard, la tension internationale était telle que je suis rentré en France avant d’être mobilisé. Par la suite, après le trou noir de l’occupation, j’ai ressenti le besoin de m’éloigner de tout un entourage parfois très conservateur. J’ai alors rencontré Roger Desormière, André Jolivet, Pierre Schaeffer, Maurice Ohana. » (Entretien avec Henri Dutilleux, Le Monde de la musique, 2006)

**Jeunes années : l'émancipation stylistique

Dutilleux veut explorer de nouveaux territoires, s’écarter des modèles de l’institution, aspiration partagée par les avant-gardistes tels [Pierre ](http://sites.radiofrance.fr/francemusique/pedagogie/biographies/pierre-boulez.php)Boulez**, sans pour autant être aussi radicalement progressiste.

Pendant la guerre, il gagne sa vie en accompagnant les chanteurs de l’Opéra, en donnant des leçons de piano et en composant des arrangements pour les cafés-concerts. C’est également à cette époque qu'il rencontre Geneviève Joy qui deviendra sa femme en 1946 et qui sera la dédicataire et l’interprète de ses œuvres :

  • « Alfred Cortot l’appelait Mademoiselle Joy, en prononçant à l’anglaise. Cela correspondait très bien à son tempérament si gai, si énergique, avide de nouveauté et rapide qu’elle tenait de son père irlandais, un homme délicieux… Elle était merveilleusement douée et déchiffrait la musique la plus complexe avec une virtuosité rarement égalée. Je regrette de ne pas avoir davantage composé pour le piano, son instrument…Jamais elle ne m’en a fait le reproche… » (Entretien avec Henri Dutilleux, La Croix, 18/12/2010)*

En 1943, Dutilleux obtient son premier poste à Radio France, où il travaille pendant une vingtaine d’années. :

« J’ai en effet dirigé à l’ORTF les productions d' "illustrations musicales". A l’origine, il s’agissait de musiques de scène adaptées au domaine radiophonique. Nous avons recherché un accord entre le son et le verbe dans le but de créer une forme d’expression radiophonique. Il s’agissait de véritables créations suscitées par des commandes aux compositeurs comme aux auteurs de textes. Le coté passionnant de mon travail consistait à susciter les rencontres entre les compositeurs et auteurs. » (Entretien avec Henri Dutilleux, Le Monde de la musique, 2006)

Henri Dutilleux y travaille avec les compositeurs de sa génération : Maurice Jarre, Maurice Ohana, Ivo Malec ou Betsy Jolas

« J’ai toujours été porté vers des personnalités très différentes de la mienne; c’est ainsi que l’on peut s’enrichir. Alors, parmi mes rencontres musicales importantes figurent Roger Desormière, Jolivet aussi, et Maurice Ohana qui n’a pas du tout de la même école que moi. Il faut bien que les expressions différentes coexistent, je suis pour la pluralité. » (Entretien avec Henri Dutilleux, Le Monde de la musique, 2006)

Avec la création de la Sonate pour piano, interprétée par Geneviève Joy, la dédicataire de l’œuvre et l’épouse du compositeur, et la Symphionie n°1, Henri Dutilleux se forge une réputation «d'indépendant » dans le paysage de la création contemporaine.

Livre d'or de l'Orchestre national de France, message d'Henri Dutilleux (1982) © Radio France
Livre d'or de l'Orchestre national de France, message d'Henri Dutilleux (1982) © Radio France

**Vers de nouvelles voies...

Les années 1950 sont une époque de reconnaissance accrue : les œuvres de Dutilleux sont créées en France et dans le monde, de nombreux chefs d’orchestre et solistes montrent un intérêt croissant à l’égard du compositeur, ce qui entraîne davantage de concerts et de commandes. Cependant, Dutilleux est en marge du Domaine Musical, fondé par Pierre Boulez, et de ses « attitudes dogmatiques et autoritaires ». Boulez, dont l’influence oriente la politique culturelle française, lui tourne le dos lors de la création de la 1ère Symphonie, genre considéré par ses contemporains comme démodé. Dutilleux ** découvre de nouvelles voies. Ses œuvres reflètent un monde sonore différent, ses innovations mesurées mais décisives dans le langage musical vont orienter les nombreuses années à venir.

  • « J’ai connu Boulez dans les années cinquante. Il était très précoce, avec des jugements sévères, parfois brutaux, pouvant le conduire jusqu’à l’offense pour défendre ce à quoi il croyait. J’avais beaucoup d’estime pour lui, ayant, quelques années plus tôt déjà remarqué ses dons lors d’un concours d’harmonie au conservatoire. Il avait eu la chance d’avoir eu Olivier Messiaen pour le guider. » (Entretien avec Henri Dutilleux, Le Monde de la musique, 2006)*

En 1961, Alfred Cortot appelle Henri Dutilleux pour enseigner la composition à l’Ecole normale de musique. Un nouveau chapitre s’ouvre dans le parcours du compositeur :

  • « J’ai accepté en 1961 de faire des cours à l’Ecole normale de musique, à l’invitation d’Alfred Cortot. J’y suis resté dix ans. Mais peut-on parler de l’enseignement de la composition ? Eh bien, je dis non ! On peut simplement apprendre tout ce qui y mène : l’harmonie, la fugue, le contrepoint et l’analyse, qui n’était alors pas pratiquée. Parmi les grands créateurs du XXe siècle, seuls Schoenberg et Messiaen me paraissent avoir été de grands pédagogues. »(Entretien avec Henri Dutilleux, Le Monde de la musique, 2006)*

Henri Dutilleux reçoit de nombreuses récompenses en France et à l’étranger, y compris le premier Grand Prix National de la Musique pour l’ensemble de son œuvre en 1968.

**La consécration

La création de Tout un monde lointain par son dédicataire Mstislav Rostropovitch, joué par l’Orchestre de Paris dirigé par Serge Baudo au Festival d’Aix-en-Provence en 1970 est un tel succès qu’elle est bissée dans son intégralité. La création de cette œuvre marque le début d’une admiration unanime à la fois pour l’œuvre et pour la personnalité du compositeur. Ses œuvres sont accueillies très chaleureusement où qu’elles aillent. Dutilleux ** est également nommé professeur associé de composition au Conservatoire de Paris, mais il n’occupera ce poste que pendant un an.

A l’orée des années 1980, sa réputation prend une dimension mondiale. Les concerts et les enregistrements se multiplient, et le compositeur est de plus en plus sollicité à l’occasion de concerts et de festivals à travers le monde. Il sent néanmoins que tous ces engagements l’éloignent de la composition, activité à laquelle il souhaite se consacrer entièrement. Il tisse en parallèle des liens étroits et durables avec les interprètes de ses œuvres, tous musiciens de premier plan : Isaac Stern, Mstislav Rostropovitch, Seiji Ozawa, Anne-Sophie Mutter, Renée Fleming font désormais partie de ses interprètes de prédilection qui seront souvent à l'origine même de la naissance d'une oeuvre.

« Henri Dutilleux était un homme perfectionniste et très cultivé. Sa langue, très riche, parfumée, exotique, agréable, possédait des sonorités de jazz, des harmonies de chaleur. Il a développé des thèmes sophistiqués sur le temps, la mémoire et le sens de la vie. Des compositions épiques et raffinées qui donnent beaucoup de plaisir dans l’interprétation. Henri Dutilleux m’apparait encore aujourd'hui comme un poète, au goût très fin. Son univers et sa passion m’inspirent beaucoup,» témoigne Renée Flemming pour La Croix en 2010. Elle était dédicataire et a créé sa dernière oeuvre, Le Temps l’horloge pour voix et orchestre (2009), commandée par l’Orchestre Symphonique de Boston, de l’Orchestre National de France et du Festival Saito Kinen, et dirigée par Seiji Ozawa.

Henri Dutilleux parle de son oeuvre

Henri Dutilleux n’était pas un compositeur prolifique, il était perfectionniste et laissait du temps à chaque œuvre qu’il abordait. Il lui arrivait souvent de refuser les propositions, qui pourtant le passionnaient au plus haut point, parce qu’il était engagé sur une création. Au cours de sa carrière, il a détruit certaines œuvres de jeunesse et retravaillé d’autres.

« Je suis un perfectionniste, je sais. Je n’aime pas laisser une œuvre dans l’état qui ne me satisfait pas. Anne Sofie Mutter a attendu 15 ans que je compose une œuvre pour elle. Lorsqu’elle me l’a demandé la première fois, j’étais obligé de dire non. A l’époque je venais de finir un concerto pour violon et j’avais l’impression que je ne pourrais plus jamais écrire pour le violon. » (Entretien avec Henri Dutilleux, The Guardian 2002)

Henri Dutilleux : Le roman de Renart (1943), musique de scène radiophonique, partition manuscrite (inédit) /Radio France

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« Pour moi, c’est un processus douloureux. Les gens demandent toujours pourquoi je n’avais jamais composé un opéra. Je pense que cela aurait été trop dur pour moi. J’ai composé qu’un seul quatuor à cordes - Ainsi la nuit - mais c’était déjà très difficile comme cela. La structure d’une telle pièce est tellement complexe, il faut être précis, j’y reviens sans cesse. »(Entretien avec Henri Dutilleux, The Guardian 2002)

« Je doute toujours de mes œuvres. Sur Shadows of Time, j’ai écrit que j’avais été marqué par le pessimisme. Mais je suis comme cela, j’ai toujours des regrets. C’est pour cela que je révise sans cesse mes œuvres, mais en même temps, je regrette de ne pas pouvoir être plus prolifique. Le grand paradoxe, c’est que je ne suis pas prolifique parce que je passe tellement de temps à les réviser… »(Entretien avec Henri Dutilleux, The Guardian 2002)

A l'occasion de son 97e anniversaire en janvier 2013, Henri Dutilleux assistait en personne à la publication de sa dernière oeuvre, Correspondances, créée en concert en 2003 et enregistrée par l'Orchestre philharmonique de Radio France sous la baguette du chef finlandais Esa-Pekka Salonen.« C'est une joie infinie que vous m'offrez *»*, avait soufflé le compositeur, déjà très affaibli par la maladie qui l'emporté quelques mois plus tard, le 22 mai 2013.

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