Angélique Kidjo : "Philip Glass voulait que la soliste soit moi!"

La chanteuse béninoise, Angélique Kidjo, collabore à nouveau avec Philip Glass en donnant la création française de la Symphonie n°12, intitulée "Lodger", oeuvre qui reprend les textes de l'album éponyme de David Bowie paru en 1979.

Angélique Kidjo : "Philip Glass voulait que la soliste soit moi!"
Philip Glass et Angélique Kidjo, © Getty / Jim Spellman

Jean-Baptiste Urbain : Angélique Kidjo, nous vous recevons à l’occasion de la création française de la 12e Symphonie de Philip Glass : "Lodger".

Angélique Kidjo : C’est un bonheur d’être ici. C’est rare et ça fait longtemps que j’avais envie d’être sur France Musique car je l’écoute beaucoup dans la voiture.

La première mondiale a eu lieu à Los Angeles en tout début d’année. Vous vous connaissez depuis quand avec Philip Glass ?

J’ai rencontré Philip Glass à la fin des années 90 car j’avais une attachée de presse qui travaillait également avec lui. J’étais partie toute seule faire la promotion de mon album "Fifa" aux Etats-Unis. A un moment, je devais chanter avec un pianiste et c’était Philip Glass qui jouait au piano avec moi.

Nous sommes restés amis depuis ce temps-là. Il m’a ensuite invitée dans son spectacle de soutien au Tibet au Carnegie Hall. C’est là où j’ai rencontré pas mal de gens dont David Bowie, Patti Smith et pleins d’autres artistes. C’est ça que j’aime chez Philip, il amène la musique tout en rassemblant. Les croisements sont incroyables.

Comment a commencé la collaboration artistique avec lui ?

La  première collaboration a commencé avec une idée qu’avait eue le directeur artistique du London Philharmonic Orchestra, Timothy Walker. Il était venu à New York pour une réunion avec différents théâtres et il m’a demandé de faire un concert acoustique accompagné à la guitare. A la fin du concert, alors que j’étais sur le point de partir, mon guitariste m’a rattrapée en me disant que le directeur du London Philharmonic voulait me voir. Je ne savais pas pourquoi.

Timothy Walker m’a dit qu’il ne me connaissait pas, qu’il ne connaissait pas ma voix avant ce soir, mais qu’il y avait quelque chose dans ma voix d’incroyable. Il m’a dit qu’elle irait parfaitement avec de la musique classique. J’étais très surprise ! Voilà comment cela a commencé. On s’est vus plusieurs fois avec Timothy. On a travaillé ensemble sur la musique de Purcell (La Lamentation de Didon). Il a également rencontré mon coach de voix aux Etats-Unis.

Puis, je suis retournée entendre un soir le London Philharmonic lors d’un concert au Lincoln Center à New York. Il jouait un programme autour de Mahler. J’adore Mahler mais cette musique me donne des palpitations. Même en étant assise, je saute au plafond. Mon mari était obligé de me retenir.

A la fin du concert, Timothy Walker m’a dit qu’il fallait que l’on continue notre travail en faisant une création avec un compositeur classique, comme Philip Glass. Je lui ai dit que ça tombait très bien car Philip Glass est mon ami. Il m’a regardée très étonné en pensant que j’étais une menteuse. J’ai donc pris mon téléphone pour l’appeler. J’ai dit à Philip que j’étais avec Timothy Walker qui souhaitait le rencontrer avant qu’il ne rentre le lendemain à Londres. Philip nous a donc proposé de venir boire le café à midi chez lui à New York. Jusqu’au moment d’arriver chez Philip Glass, il ne me croyait pas. Il pensait que c’était une farce.

Philip Glass m’a dit après qu’il avait pensé à la musique en écoutant ma voix et qu’il avait écrit cette symphonie autour de ma voix avec l’orgue et les timbalistes.

Quelques années plus tard, vous collaborez à nouveau avec Philip Glass grâce à la création de "Lodger", qui est le titre d’un album de David Bowie sorti en 1979. Quel est le lien avec cette musique ?

Philip Glass avait commencé la trilogie de Bowie à Berlin : avec Low et Heroes. Il ne manquait plus que Lodger. L’Orchestre Philharmonique de Los Angeles a demandé à Philip Glass de faire la troisième partie de cette trilogie pour le centenaire de l’Orchestre. Philip Glass n’avait pas pensé à la faire mais il a accepté. Il avait juste une demande particulière : il voulait bien faire cette oeuvre à condition que la soliste soit moi !

Philip Glass m’a dit après qu’il avait pensé à la musique en écoutant ma voix et qu’il avait écrit cette symphonie autour de ma voix avec l’orgue et les timbalistes.

Comment s’est passée la création à Los Angeles avec John Adams à la direction ?

C’était très intéressant car quand je suis arrivée, on m’a dit que Monsieur John Adams voulait me voir. Le Maestro a dit : "Je tiens à vous remercier votre mari et vous car la maquette que vous avez faite avec votre voix m’a permis de comprendre complètement le travail de Glass". 

J’ai beaucoup aimé ce chef d’orchestre ! En effet, ce qui est important dans cette oeuvre, c’est que les signatures rythmiques sont différentes d’une chanson à une autre. Or, avant qu’il me donne chaque départ, il tapait le tempo sur sa poitrine pour me l’indiquer. Cela m’a beaucoup aidé.
C’était incroyable de voir la complicité que nous avons eu entre John Adams et moi, mais aussi avec l’orchestre, alors que c’était la première fois que je travaillais avec eux. C’était très difficile mais c’était à la fois un véritable bonheur !

Ce vendredi 25 octobre, cette symphonie sera interprétée par l’Orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Krzysztof Urbanski. De quoi parlent les textes de cet album "Lodger" ?

Cet album parle d’une période de la vie de David Bowie précise, quand il a été en Afrique. Auparavant, j’ai beaucoup écouté la musique de Bowie sans vraiment prêter attention aux paroles. Le fait de travailler sur l’album "Lodger" avec Philip Glass m’a permis de l’écouter autrement et de vraiment comprendre les paroles. 

Ce qui est intéressant dans cette musique, c’est qu’il part au Kenya avec les idées reçues que tout le monde a sur l’Afrique. Cependant il se rend compte rapidement que les africains sont des êtres humains comme les autres. C’est important pour moi en tant qu’Africaine de chanter ces textes là et de me mettre dans la tête de David Bowie quand il était là-bas.

La Création française de la Symphonie n°12 est à écouter sur France Musique le vendredi 25 octobre 2019 en direct de l'Auditorium de Radio France avec l'Orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Krzysztof Urbanski.