40 ans après sa naissance, où en est la recherche musicale à l’Ircam ?

Depuis 1977, l’Ircam s’impose comme le plus important centre de création musicale. Une activité fondamentale de l’institut, défendue par chercheurs et compositeurs.

40 ans après sa naissance, où en est la recherche musicale à l’Ircam ?
Le physicien italien Peppino Di Giugno, cofondateur du département "Ordinateur" de l'Ircam dans les années 70., © AFP / Marcello Mencarini

L’institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam) fête ses 40 ans. Derrière ce nom un peu barbare se cache un centre unique au monde, un lieu entièrement dédié à la recherche musicale. Chercheurs, ingénieurs, artistes, scientifiques, travaillent depuis 40 ans main dans la main pour explorer le son, la musique, les instruments et tout ce que la technologie peut apporter à la création.

Unique au monde à sa création, l’activité autour de la recherche musicale de l’Ircam est aujourd’hui concurrencée par des start-up dédiées à la musique d’une part, mais aussi par les géants du numérique qui possèdent désormais de puissants outils de développement technologique. Certains chercheurs de l’Ircam quittent ainsi le navire pour monter leurs projets ou rejoindre les rangs de ces entreprises.

Pour Frank Madlener, directeur de l’institut depuis 2006, ce n’est pas une menace : « Dans ce cas de figure, nous entrons en parts dans les start-up. Il y a une intelligence liée à l’Ircam. Au lieu de se dire qu’elle nous échappe, nous devenons partenaires ». L’intelligence ou le « moteur » de l’Ircam vient de la rencontre entre chercheurs et artistes. Un foisonnement d’idées et de réflexions autour de la musique qui fait la force de cet institut depuis 1977.

Quelle place pour la recherche fondamentale ?

Cette richesse de la recherche fondamentale à long terme, qui fit la force de l'institut dans les années 1980-90, certains chercheurs alertent sur la nécessité de continuer à la défendre. Gérard Assayag, directeur de l’Unité Mixte de Recherche (en cotutelle avec le CNRS et l’UPMC) travaille comme chercheur à l’Ircam depuis 1992. Il note que l’augmentation importante de la taille de l’institut a changé son organisation devenue plus institutionnelle, pyramidale et segmentée : « Une division du travail s’est installée. C’était inévitable. » Il évoque ces moments passés avec d’autres chercheurs et artistes à dialoguer jour et nuit et à instaurer des cycles longs de réflexion, et insiste sur la nécessité de préserver tout autant que la recherche fondamentale ce type d’interaction informelle, constituant à terme la culture scientifique et de recherche musicale profonde des équipes de l’Ircam et son expertise irremplaçable.

L’Ircam favorise aujourd’hui les projets de recherche appliquée, des dispositifs menés sur le court ou moyen terme, sans négliger totalement la recherche fondamentale. Markus Noisternig est chercheur depuis 2008 à l’Ircam et apprécie cette pluridisciplinarité : « Peu de centres existent avec cette liaison entre science et art et cette possibilité de faire de la recherche de fond et de la recherche appliquée autour de grands projets ». Parmi ses travaux, Markus Noisternig collabore régulièrement avec la compositrice Olga Neuwirth sur la spatialisation du son.

« Il faut sortir de la spécialisation »

Ces grands projets sont très soutenus par la direction de l’Ircam. Ils peuvent être de nature différente comme un enregistrement, un concert, une création d’oeuvre ou la mise en place du festival Manifeste 2017, un événement ouvert au grand public. « Je crois qu’il faut sortir de la spécialisation, sortir du XXe siècle, explique Frank Madlener.Notre présent est beaucoup plus porté sur une expérience élargie, totale », conclut le directeur.

L’ouverture de l’Ircam a débuté sous la présidence de Laurent Bayle (actuel directeur de la Philharmonie de Paris). elle se concrétise de plus en plus aujourd’hui. L’Ircam reste un centre de recherche sur la musique, tout en se rapprochant de toutes sortes d’arts : arts plastiques, design, vidéo etc. « C’est un intérêt générationnel de se rapprocher de tous les arts », témoigne Giulia Lorusso, compositrice à l’Ircam depuis peu. Cette Italienne a suivi un an de formation en informatique et musique avant de se consacrer à la création d’une oeuvre pour piano augmenté.

Elle travaille depuis 2016 sur cette création, main dans la main avec un chercheur, un Réalisateur en Informatique Musicale (RIM) plus exactement. « C’est une figure particulière car il est technicien, informaticien mais aussi musicien », souligne Giulia Lorusso. Leur collaboration est différente de celles tissées entre compositeurs et chercheurs dans les années 80 car la compositrice a une formation poussée en informatique, ce que les artistes à l’époque n’avait pas. « Je connais les logiciels donc je suis plus autonome, raconte Giulia Lorusso. Mais c’est un travail commun dans les détails et dans la stratégie. On s’apporte des points de vue différents et on confronte nos idées ».

Une nouvelle génération de compositeurs

La nouvelle génération de compositeurs s’inscrit parfaitement dans la direction que prend l’Ircam. Ils veulent créer des liens avec l’extérieur. Cela passe par leur relation avec les chercheurs mais aussi par les collaborations avec d’autres artistes. « Nous sommes dans l’adaptabilité et la flexibilité, ajoute la jeune compositrice de 27 ans. Il ne faut pas chercher à rester à l’Ircam. C’est un institut de référence mais nous sommes une génération qui sent la nécessité de voyager et vivre de nouvelles expériences ».

Gérard Assayag souligne que cette situation en réalité n’est pas nouvelle : « Les compositeurs ont toujours été plus ou moins éphémères à l’Ircam. Ils se servent de l’expertise, en apportent aussi, et vont ailleurs. Ce mécanisme d’interaction était de fait un souhait initial de Pierre Boulez [le fondateur de l’institut] qui pensait que ce n’était pas bon d’institutionnaliser l’art. Il reconnaissait que la recherche, par contre, avait besoin de temps long », rappelle le chercheur.

Le fondateur de l’Ircam avait aussi une autre vision que l’on retrouve encore dans le centre : cette idée que la musique existe dans le monde et pas hors du monde. « On est fidèle à cette idée. A l’origine, le Centre Pompidou était un centre d’art qui mêlait différentes disciplines, pas seulement un musée. » Et le directeur de l’Ircam conclut : « Il n’y a pas un seul modèle de recherche musicale. Ce qui est précieux ici, c’est que c’est un lieu de production, de recherche et de transmission. Un trinôme qui reste la marque de fabrique de l’institut ».