Wagner : Tout savoir (ou presque) sur Parsifal

Dans son dernier chef-d’œuvre, Wagner s’intéresse à nouveau au Moyen-Âge et à ses romans de chevalerie. Retour sur l’un des plus grands succès du Festival de Bayreuth.

Wagner : Tout savoir (ou presque) sur Parsifal
Couverture de la partition de Parsifal de Richard Wagner, © Getty / Heritage Images / Hulton Archive

Parsifal se situe à mi-chemin entre paganisme et christianisme, opéra et oratorio. L’histoire est celle du parcours initiatique de Parsifal (le père de Lohengrin), un jeune homme naïf qui deviendra rien de moins que le sauveur du Graal. Sorte de figure christique, il est celui qui rachète l’humanité de ses fautes. 

En plus du christianisme, les influences de ce « Bühnenweihfestspiel » (festival de musique sacrée) sont nombreuses et très variées. Pétri de références aux légendes médiévales, il fait aussi allusion aux philosophies de Schopenhauer et de Nietzsche, ainsi qu’au bouddhisme. 

Entre tensions chromatiques et recours aux leitmotive, c’est-à-dire à des motifs musicaux associés à un personnage ou à une idée… toutes les caractéristiques de la musique du maestro allemand se trouvent ici réunies. 

Encore une légende médiévale !

Tristan, Lohengrin, Siegfried… Avec Parsifal, Wagner forge à nouveau son héros à partir de légendes médiévales. Trois récits principaux lui inspirent son intrigue. La source la plus ancienne n’est autre que Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, roman inachevé écrit à la fin du XIIe siècle. Parsifal a donc aussi des origines… françaises ! Même si bien entendu, le héros, surnommé « Perceval le Gallois », provient lui directement des légendes arthuriennes et donc de Grande-Bretagne.

Rien d’étonnant quand on sait qu’à l’époque, le français se parle de chaque côté de la Manche et que la conquête de l’Angleterre par les Normands est encore toute fraîche. Comme le note Claude Lévi-Strauss, les poètes de cour passaient régulièrement d’un pays à l’autre aux côtés de leurs seigneurs.

Wagner puise également du côté de la littérature allemande avec le Parzifal de Wolfram von Eschenbach, rédigé en 1204, et dans un manuscrit du XIVe siècle intitulé Mabinogion

Perceval et le Saint Graal (1286)
Perceval et le Saint Graal (1286), © Getty / Bettmann

Quarante ans plus tard…

C’est vers 1840 que Wagner découvre la légende du Graal, mais la création de Parsifal n’aura lieu qu’en 1882. Comme bien souvent chez le compositeur allemand, la genèse de l’opéra s’étale sur des décennies. 

Le projet débute véritablement en 1857. Nous sommes le jour du Vendredi-Saint. Absorbé dans la contemplation des miroitements à la surface du lac de Zurich, Wagner reçoit « le choc décisif », comme le rapporte le musicologue Jacques Chailley. « Baigné par cette atmosphère, je me dis brusquement que nous étions Vendredi-Saint et me rappelai l’importance que prend cette exhortation dans le Parzival de Wolfram… ».

Mais encore une fois, il faut laisser reposer. A vrai dire, Parsifal n’est pas le seul chantier en cours ; En parallèle, Wagner avance sur Siegfried et Tristan. Ce n’est qu’en 1877 que le travail s’intensifie. Le livret est écrit en à peine trois mois et l’orchestration suit en 1880. La première a lieu le 26 juillet 1882 à l’occasion de la deuxième édition du Festival de Bayreuth. Six mois plus tard, Wagner est emporté par une crise cardiaque à Venise.

Une symbolique chrétienne

Parsifal est-il oui ou non un drame sacré ? Le sujet prête à débat chez les musicologues. Quoiqu’il en soit, les symboles religieux abondent dans cet ultime opéra, en particulier à travers les objets présents. Placés au cœur de l’intrigue, le Saint-Graal n’est autre que la coupe qui a recueilli le sang du Christ, tandis que la Sainte Lance est l’arme avec laquelle un soldat l’a transpercé lors de la crucifixion. 

Plus encore que les objets, les personnages empruntent leurs traits à des figures christiques. Parsifal apparaît comme le Rédempteur, celui qui éprouve tour à tour la compassion et la souffrance à la suite d’une série d’épreuves initiatiques. Prenant conscience de la douleur de la sauvageonne Kundry, puis de celle du roi Amfortas, il parvient par son propre rachat à apporter le salut à l’Humanité entière. Le simple d’esprit qu’il était peut dès lors devenir roi des chevaliers du Graal, comme l’illustre la scène finale, le « miracle du Vendredi Saint ».

Entre sauvageonne et séductrice, sorcière et messagère du Graal, Kundry se présente pour sa part comme un personnage ambivalent. Tour à tour pécheresse puis repentante, elle n’est pas sans rappeler les personnages bibliques d’Hérodiade et de Marie-Madeleine. Condamnée à l’errance éternelle pour avoir ri au visage du Christ lors de son chemin de Croix, Kundry est finalement pardonnée.

Scène finale de Parsifal de Wagner (Acte III) - Opéra en plein air à Sopot, Pologne (1928)
Scène finale de Parsifal de Wagner (Acte III) - Opéra en plein air à Sopot, Pologne (1928), © Getty / Ullstein bild Dtl.

Wieland Wagner aux manettes 

L’une des mises en scène les plus célèbres de Parsifal est probablement celle de Wieland Wagner, petit-fils du compositeur. 

Wagner attribue l’exclusivité des représentations de Parsifal à Bayreuth. Il faut dire que l’œuvre a été spécialement pensée pour l’acoustique qu’offre son Palais des Festivals. A la mort du compositeur, sa femme Cosima prend la main sur l’œuvre. Soucieuse du respect des traditions, elle conserve la mise en scène originale pendant 52 ans ! – une mise en scène qui n’était pourtant pas tout à fait du goût de son mari... 

« Bayreuth est resté très longtemps tributaire d’une imagerie d’Epinal dépassée : peaux de bêtes et casques ailés, cartons-pâtes dans le style néo-médiéval, gestuelle stéréotypée », précise Christian Merlin dans L’Avant-Scène Opéra consacré à Wagner.

Cosima n’imaginait probablement pas que son propre petit-fils allait radicalement rompre avec ces décors classiques. Une scène sobre, épurée, circulaire, avec deux statues en son centre. Ici tout est suggestion. La dématérialisation de l’espace par la lumière semble quant à elle illustrer à merveille les propos du vieux Gurnemanz à l’acte 1 : « Tu vois, mon fils, ici le temps devient espace ». Symbolisme, abstraction…  De quoi choquer les spectateurs les plus conservateurs de 1951 !

Portrait de Wieland Wagner (vers 1961)
Portrait de Wieland Wagner (vers 1961), © Getty / Heinz Köster / ullstein bild

Bataille autour du tempo

Autre sujet de débat, la question du tempo. La différence est considérable entre la version la plus lente et la version la plus rapide. En 1931 Arturo Toscanini propose une version en 4h48, tandis qu’en 1975, Hans Zender élance son orchestre pour 3h42 de représentation !

Les deux écoles se défendent, l’approche lente a plus de succès auprès des chefs d’orchestre, comme le fait remarquer Christian Merlin. Cet écart de tempo vaut pour l’ensemble des opéras de Wagner, mais c’est dans Parsifal qu’il est le plus saisissant.