VIDEO - Samson François, le pianiste épris de liberté

Samson François a marqué l’histoire du piano par ses interprétations uniques, fulgurantes mais aussi complètement imprévisibles, comme sa personne. Attaché à sa liberté, dans le jeu et dans la vie, il a conservé une image d'artiste sulfureux, même 50 ans après sa mort.

VIDEO - Samson François, le pianiste épris de liberté
Samson François face à son piano à la Salle Pleyel, en novembre 1968. , © Getty / KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images

Né en 1924, Samson François développe rapidement un talent pour le piano. Il est repéré par Alfred Cortot, devient l’élève d’Yvonne Lefébure et de Marguerite Long. En 1943, il reçoit le premier prix du prestigieux concours Long-Thibaud et sa carrière est lancée. Au sortir de la guerre, le pianiste enflamme la critique et devient une vedette dans le monde entier. Si bien qu’en 1956, il est le premier musicien occidental invité en URSS.

Son succès est avant tout lié à ses interprétations originales. Il aime l’improvisation, il joue dans l’instant, et cherche à sortir d’une lecture académique de la partition : « Je n’ai jamais cherché la puissance ou la vitesse, mais à faire ressortir la courbe mélodique (…) je cherche la note l’une après l’autre, je cherche à savoir où me conduit une phrase, je préfère ignorer ce qui va suivre », explique celui qui est alors surnommé par la critique le « poète du piano ».

Cette liberté de jeu, très intuitive, fonde le « mythe » Samson François, qui traverse les époques jusqu’en 2020. Le pianiste Alexandre Kantorow, 23 ans, (1er prix 2019 au concours Tchaïkovski), explique ainsi être marqué par la « spontanéité » de Samson François sur certains enregistrements live. « Il crée le génie à l’instant, on a l’impression que rien n’a été préparé en avance, c’est sur le moment que tout se fait ». La pianiste Khatia Buniatishvili admire quant à elle  « l'improvisation dans son phrasé, bouleversante, mais avec une telle élégance. Ce n’était jamais vulgaire, jamais trop, c’était à sa façon et c’était magnifique».

Samson François cultive d’ailleurs cette spontanéité grâce au jazz, dont il est un fervent amateur. Oiseau de nuit, il quitte les scènes de concert pour rejoindre les clubs parisiens où se produisent ses amis. « Le jazz m'a beaucoup aidé, dans ma technique. On y trouve une sorte de balancement que je considère comme la musique. Pour moi, une musique qui ne peut pas être dansée n'est pas de la bonne musique », développe-t-il en 1967, cigarette au poing, face à la caméra de Claude Santelli dans « Portrait du pianiste ».

“C’était le modèle qu’il fallait éviter de suivre”

Fidèle à cet esprit de liberté, Samson François choisit ses compositeurs. Il a enregistré l’intégrale de Chopin et de Ravel, et celle de Debussy quasiment entièrement. Et il explique, sans ambage, jouer ces œuvres « pour son plaisir le plus égoïste ». Il est aussi le premier à jouer, en France et aux Etats-Unis, le 5e concerto de Prokofiev.

Samson François cultive également la liberté dans sa vie privée. Noctambule, il vit intensément et passe de longues soirées dans les clubs de jazz qu’il affectionne. Il se taille ainsi une image d’artiste sulfureux, instable, qui, épuisé, peut décevoir son public en concert. Il fait un premier AVC en 1968 sur scène et deux ans plus tard, il meurt d’une crise cardiaque. Il avait 46 ans.

Samson François conserve encore aujourd’hui cette réputation duelle, le génie virtuose et l’artiste instable, il irrite ou il fascine.  « Quand j’étais très petit», se souvient le pianiste Bertrand Chamayou, « on me disait qu’il ne fallait pas trop aimer Samson François, c’était le modèle qu'il fallait éviter de suivre pour être correct ». Et pourtant, malgré les avertissements de ses professeurs, Bertrand Chamayou découvre peu à peu l’interdit, le fameux « poète du piano». « Je me suis pris à commencer à l'écouter de plus en plus et presque honteusement à aimer certaines choses, énormément. Puis ensuite, de façon tout à fait assumée.» Bertrand Chamayou, Alexandre Kantorow, Khatia Buniatishvili, cette nouvelle génération de pianistes s’accorde pour qualifier Samson François, 50 ans après sa mort, de « génie libre» et l’érigent au rang de « mythe».