VIDEO - L'Hymne à la joie : la musique, langue de l'Europe ?

Et si l’hymne européen était chanté en latin, en espéranto ou en français ? C'est en (re)découvrant la genèse de l'Ode à la joie puis en analysant les arrangements faits par Karajan que l'on peut comprendre à quel point la question d'une langue commune est cruciale dans cet hymne.

VIDEO - L'Hymne à la joie : la musique, langue de l'Europe ?
La réalisation musicale de l'Hymne européen a été confiée au chef d'orchestre Herbert von Karajan, © Getty / Ullstein Bild

Et si la langue commune à l’Europe, c’était la musique ?

Avec l'intervention deChristophe Dilys, producteur à France Musique et chef d'orchestre, d'Alexandra Gouton et de Matthieu Cabanes duChœur de Radio France

Le 5 mai 1972, le nouvel hymne européen est diffusé sur 50 radios accompagné d'un message en 13 langues différentes. C’est l’Ode à la joie de Beethoven, tirée du final de sa 9e symphonie.

Les influences de Beethoven et de Schiller 

Quand Beethoven termine sa 9e symphonie en 1824, il a 54 ans et meurt trois ans plus tard. Mais ce n’est pas vraiment son chant du cygne :  des esquisses de cette symphonie ont été retrouvées dans des brouillons datant de 1811. Quant à l’Ode à la Joie, de Schiller, on sait que dès ses 23 ans, en 1793, Beethoven veut le mettre en musique et l’inclure dans une grande œuvre symphonique. Il se tourne vers la forme de l’hymne patriotique.

Pour composer son hymne, il reprend les codes qui sont disponibles à son époque, à savoir le caractère solennel de l’hymne anglais God Save the King, qui prend le temps de poser chacun des mots, chacune des notes. Et pour la mélodie, qui monte et descend comme une arche, son inspiration puise dans la Marseillaise.

Il y a tout pour faire un hymne dans la mélodie de l’Ode à la Joie : une mélodie simple, d’apparence populaire, facile à chanter, et un rythme qui facilite l’application des paroles avec un tempo proche de la marche militaire. Enlevez les paroles, et vous avez une musique qui tient glorieusement debout.

Cet hymne connaît un succès considérable et est utilisé par tous les mouvements politiques. En juillet 1971, le Conseil de l'Europe adopte l'Ode à la joie comme nouvel hymne européen. La réalisation musicale est alors confiée au chef d'orchestre Herbert von Karajan.

Les arrangements de Herbert von Karajan

Le secret des arrangements de Karajan réside dans la musique de Beethoven elle-même : il n’a pas grand-chose à changer. La mélodie se construit en deux phrases : A/B et l’hymne selon Karajan donne ce schéma : A/A/B/A/B/A. Dans la symphonie, c’est la voix soliste qui commence l’ode, puis le chœur se joint à elle pour le dernier B/A : Karajan retranscrit ce schéma-là dans l’arrangement en ajoutant plus d’instruments et en faisant jouer l'orchestre plus fort.

5 points à retenir : 

  1. Les arrangements de Karajan décontextualisent l’ode, la retire du chaos et des ruines de la symphonie : il n’y a plus cette sensation de liberté émergent du désastre comme dans la symphonie de Beethoven.
  2. Les arrangements aplatissent le matériau orchestral : plus de subtilités dans les voix intérieures, pas de contrepoint, de petites mélodies sous la mélodie : il n’y pas de montée vers un climax, mais simplement une alternance fort / moins fort.
  3. L’hymne est pensé plus lentement : de 160 noires par minutes chez Beethoven, on passe à 120 chez Karajan : on a donc un discours qui tient plus du sacré, dans l’apparence, que dans l’énergie.
  4. Si Karajan arrange pour piano, orchestre à vents et orchestre symphonique, c’est pour s’assurer que l’hymne peut être entendu dans toutes les couches de la société : du petit groupe de personnes autour du piano, à l'ensemble municipal animé par l’orchestre à vents, jusqu’à l’événement médiatique télévisé et impressionnant de l’orchestre symphonique. 
  5. Les mots sont enlevés, ce qui évidemment rend le message plus universel et plus facile à faire passer : cela évite une cacophonie, un hymne « Tour de Babel » tout en réglant les potentiels conflits autour d’une langue « dominante » de l’Europe.

Enfin, on garde le souvenir du message de liberté de Beethoven, sans aller dans le détail des mots.

Et si l'hymne européen était chanté en latin, espéranto, anglais, français ou allemand ?

Matthieu Cabanes, ténor, et Alexandra Gouton, soprano, du Chœur de Radio France, ont relevé le pari et interprètent dans la vidéo ci-dessous l'hymne européen en latin, en espéranto, en français, en anglais et en allemand.