VIDÉO - David Fray : « Ce que j'attends de la musique personnellement, c'est qu'elle rende ma vie plus belle »

Comment écouter la musique ? Comment atteindre un état de disponibilité totale pour la musique ? Continue-t-on toujours d'apprendre ? Le pianiste David Fray fait appel à la philosophie pour formaliser son rapport à la musique et à l'art en général.

VIDÉO - David Fray : « Ce que j'attends de la musique personnellement, c'est qu'elle rende ma vie plus belle »
David Fray prône le concept d'écoute active pour l'auditeur : être totalement dans la musique et faire abstraction du monde qui l'entoure, © Radio France / Mattéo Iachkine, Lucie Bombled

Six leçons de musique (et de philosophie) par le pianiste David Fray 

David Fray retrouve Bach avec Jacques Rodier (son ancien professeur), Audrey Vigoureux et Emmanuel Christien (ils ont étudié au conservatoire ensemble), pour Concertos pour 2, 3 & 4 pianos de Bach.  Cet album, placé sous le signe de l'apprentissage, est l'occasion pour nous de l'interroger sur son rapport à la musique et à la philosophie.

France Musique : Vous avez défini le concept d’écoute active : vous attendez des spectateurs une disponibilité totale à la musique, loin du tumulte du monde. Est-ce que ce concept est toujours d’actualité pour vous ?  

David Fray : On vit dans une société aujourd'hui où l'effort n'est pas tellement valorisé et où l'on a tout, tout de suite. On est un peu gâté quelque part. J’attends vraiment de l'auditeur qu'il fasse aussi un effort. L'art, et la musique en général, demandent un effort qui fait partie du processus et de la beauté de la musique. Il ne faut pas tout attendre, il faut aussi aller vers le musicien et la musique. L’auditeur fait partie intégrante du processus et sa manière d'écouter influence aussi notre jeu à nous quand on est sur une scène. 

Et vous-même, arrivez-vous à atteindre cet état de disponibilité lorsque vous jouez les concerts ? 

Evidemment il y a une sorte de boucle qui se crée avec l'auditoire : ce que l'on donne à l'auditoire, l’auditeur le reçoit et la manière dont il le reçoit nous revient ensuite. Ainsi, cela fait naître des moments où l'on a l'impression qu'il y a une vraie communion avec le public, où la musique que l'on joue est totalement reçue et où chaque inflexion est palpable. Quand vous sentez que la musique va là où elle doit aller, c'est un moment très particulier, très fort. Il faut toujours garder en tête ces moments-là pour ensuite pouvoir éventuellement les reproduire afin qu'ils arrivent plus souvent, c'est notre but.

Avec votre nouvel album, vous revenez à Bach, en collaboration avec votre professeur et d'autres élèves. Ce qui pose la question de l'apprentissage : est ce qu'il arrive un moment où l'on a la sensation d'avoir fini d'apprendre un morceau, un compositeur... Où est-ce que l'on découvre et apprend toujours ? 

Le propre d'un artiste, c’est de toujours continuer à chercher. L’interprétation par définition n'est jamais totalement aboutie. Il y a un moment où l(on pense qu'elle est digne d'être présentée, ou du moins qu'elle est présentable, mais une interprétation suit aussi les méandres de l'évolution de votre propre personnalité, de votre vie. La beauté d'une interprétation c'est qu’elle n’est pas figée, elle est liée au vivant. Et surtout elle doit refléter l'état des lieux des recherches que l'artiste a pu effectuer au moment où il interprète l'oeuvre.  

Vous dites qu’à un moment vous êtes arrivés à jouer comme un être humain et plus seulement comme un pianiste. Comment a eu lieu le déclic ? Et qu'est-ce qu'un artiste ?

Il y a plusieurs strates :  

  • le jeune pianiste, c’est le degré le plus bas à mon avis
  • le musicien, qui déjà s'affranchit un peu de l'instrument lui-même, va vraiment à la musique pure
  • l'homme, c'est celui qui contient tout 

Je pense qu'effectivement un grand musicien - en tout cas les grands musiciens que j'ai pu entendre en disque ou en concert, comme Willem Kempf ou Yehudi Menuhin - est celui qui arrive à s'adresser à un public d'une manière qui fait oublier le médium qu'il a choisi. Ils vous servent la musique et vous avez l'impression qu'ils vous parlent, pas seulement de musique, ils vous parlent de l'humanité, de la vie, de la vie spirituelle, d’une sorte de transcendance. En jouant, ils disent ce qu'est un être humain aujourd'hui, ce qu'est le sens de la vie, s’il y en a un. Un grand musicien vous fait vous poser des questions sur vous-même, il dépasse la simple accumulation de sons joués plus ou moins bien. Un artiste, c'est cela.  

Votre père était professeur de philosophie et vous a formé a cette discipline. Est-ce que la philosophie vous accompagne toujours, notamment dans votre pratique de la musique ? 

Je pense que le rôle d'un artiste et de s'interroger et d'interroger le monde, le texte musical. Le questionnement est une chose fondamentale qui fait qu'un artiste a un rôle dans la société. Ce n’est pas un homme pétri de certitudes, il met le doigt sur des choses que l'on partage et que l'on n'arrive pas forcément à nommer. La grandeur de la musique c'est de ne pas avoir besoin de mots pour interroger. Un tableau peut vous poser des questions juste avec un assemblage de couleurs, de figures et leur disposition. La pensée non verbale est une chose importante et une œuvre peut penser sans mot. Elle peut penser et elle doit penser. Ce que j'attends de la musique, c'est qu'elle rende ma vie plus belle car ça a été le cas depuis le début. L'art en général m'a fait apprécier les beautés du monde. L’art est une école de la beauté, c’est grâce à l'art qu'on est capable de voir de la poésie ou de la beauté là où peut-être on n'aurait rien remarqué. J'attends de la poésie et du rêve. On en a besoin de plus en plus...