Au Bangladesh, une chorale d'étudiantes asiatiques chante Vivaldi

La ville de Chittagong au Bangladesh accueille une université singulière : l’Asian University for Women, réservée aux étudiantes. Parmi les activités proposées aux jeunes filles, une chorale leur propose de découvrir de nouveaux répertoires et de partir en tournée.

Au Bangladesh, une chorale d'étudiantes asiatiques chante Vivaldi
La chorale de l'Asian University for Women en concert à Dacca, © Radio France / A.deLaleu

Dans le très chic Chittagong Club, loin du brouhaha et de l’agitation de la ville bangladaise, une trentaine d’étudiantes répète le Magnificat de Vivaldi. Le soir-même, mardi 18 février, le concert donné par la chorale de l’Asian University for Women marquera le début d’une tournée qui emmènera les jeunes chanteuses jusqu’en Birmanie. 

Dans cette aventure, difficile de savoir ce qui est le plus fou : programmer un répertoire classique aussi exigeant que des œuvres de 4 à 8 voix avec une chorale amateure ? Ou faire voyager une trentaine de filles, de différentes nationalités, différentes religions, dans des pays comme la Birmanie où les tensions politiques sont encore très fortes ? 

Un projet fou

Ce challenge n’a pas effrayé Selvam Thorez, directeur de l’Alliance française à Chittagong, devenu chef de chœur et directeur artistique de cette chorale depuis mars 2018 : « La première fois que j’ai dirigé cette chorale, c’était pour une soirée autour de la situation des femmes au Bangladesh. Il y avait à l’époque une vingtaine de filles qui était sous la direction de la directrice des stages et de l’orientation de l’université. » 

Selvam Thorez en pleine répétition avec la chorale
Selvam Thorez en pleine répétition avec la chorale, © Radio France / A.deLaleu

Après cette expérience, Selvam Thorez a accepté de reprendre le flambeau. Il a organisé des auditions, développé le répertoire, puis a planifié les premières tournées de la chorale, en Inde en décembre 2019 et en Birmanie en février 2020, le tout en faisant appel à un ensemble français en résidence tout droit venu de la Bretagne, l’ensemble Son Ar Mein.

« Selvam nous a demandé de proposer du répertoire, raconte Emmanuelle Huteau, bassoniste de l’ensemble. Il fait partie de ces chefs qui arrivent à laisser le chœur entre les mains des gens qui viennent jouer, c’est ce qui provoque des rencontres merveilleuses. » Les musiciens et musiciennes soutiennent les choristes, participent à la vie de la tournée, et n’hésitent pas à prendre la parole pour aiguiller le chœur au niveau de la justesse, de l’intention, des prononciations… 

L'ensemble Son Ar Mein qui accompagne la chorale en tournée
L'ensemble Son Ar Mein qui accompagne la chorale en tournée, © Radio France / A.deLaleu

La diversité comme atout

Avec une chorale aussi diverse, la langue est un des premiers obstacles. Les jeunes filles viennent d’Afghanistan, du Népal, du Bhoutan, d’Inde, du Sri Lanka, du Cambodge, de Syrie, du Bangladesh, de Birmanie… Toutes ont été recrutées sur leur motivation et leurs valeurs et peuvent étudier gratuitement toute leur scolarité à Chittagong. 

On est ici les mêmes, rien n'est supérieur.

Cette diversité fait aussi la force de ce projet de chorale : « Le chœur m'a appris de nombreuses choses : la ponctualité, l'engagement, et être unies avec toutes ces personnes si différentes, qui viennent d'environnements différents, de religions différentes, différentes classes. On est ici les mêmes, rien n'est supérieur, témoigne Aamal Alhsihawi, choriste syrienne de 20 ans. Dans la chorale j’ai l’impression d’être dans une sorte de zone de confort, loin de la situation que j’ai traversée dans mon pays. »

Les étudiantes de la chorale viennent de plus de 10 pays différents
Les étudiantes de la chorale viennent de plus de 10 pays différents, © Radio France / A.deLaleu

Certaines, comme Aamal, fuient des pays en guerre, d’autres, en venant étudier dans cette université, échappent à des mariages forcés ou arrangés. « Une choriste, par exemple, n’est pas rentrée chez elle l’été dernier car si elle rentrait, elle savait qu’un mariage l’attendait et elle n’en voulait pas, témoigne Selvam Thorez. Ce genre de situations nous dépasse un peu, mais j’essaye de voir ce que je peux leur apporter, et à mon niveau, c’est la musique, les techniques vocales, tout ce qui touche à la connaissance de la voix, et par extension du corps. »

La volonté de se dépasser

Un corps résistant puisqu’après une nuit dans le bus, un concert à Dacca, capitale du Bangladesh, puis une autre nuit dans l’avion cette fois, la chorale est arrivée à Rangoon en Birmanie pour donner deux concerts à l’Institut français. Le tout avant une grosse période d’examens. Mais les étudiantes gardent le sourire, et l’énergie pour répéter inlassablement, ce qui ne surprend par leur chef de chœur : « Elles ont une vraie volonté de se dépasser, d’aller toujours plus loin et ne se reposent jamais sur leurs acquis. Même quand on aborde des choses aussi complexes que le programme de cette tournée, elles sont plus qu’accrochées aux répétitions. »

La chorale en concert en Birmanie à l'Institut français
La chorale en concert en Birmanie à l'Institut français, © Radio France / A.deLaleu

Des répétitions intenses, où résonnent les notes du Magnificat et du Beatus Vir de Vivaldi, un extrait du Requiem de Campra, et quelques motets de Bach. La plupart des filles ne lit pas la musique et chante de mémoire. Beaucoup viennent aussi d’une culture musicale orientale, ce qui a un impact sur la perception de l’échelle harmonique. Mais la motivation de chanter toutes ensembles surpasse toutes les difficultés : « Au début, j’ai rejoint le chœur juste pour m’occuper. Mais je crois qu’aujourd’hui c’est la meilleure décision que j’ai prise, raconte Chichano Humtsoe, étudiante originaire du Nagaland en Inde. On a la chance de visiter plein de d’endroits, d’aller dans des nouvelles villes, des nouveaux pays, c’est une grande opportunité pour nous, on est vraiment très heureuses. »

Pour les concerts, cette jeune choriste indienne porte la tenue traditionnelle du Nagaland qui se caractérise par un large collier rouge et blanc. Selvam Thorez a autorisé que les étudiantes s’habillent comme elles le souhaitent, ce qui donne un joli contraste entre tenues modernes et traditionnelles, autant de couleurs et de diversité qui se mêlent le temps d’un concert. 

Une des étudiantes du Nagaland, en tenue traditionnelle avant le concert.
Une des étudiantes du Nagaland, en tenue traditionnelle avant le concert., © Radio France / A.deLaleu