Tout savoir sur Les Images pour orchestre de Debussy

La troisième série des Images de Debussy est surtout connue pour son deuxième mouvement, Iberia. Son côté espagnol séduit tant qu’il a parfois tendance à éclipser les deux autres. Retour sur cette ultime série des Images, cette fois-ci réservées à l’orchestre.

Tout savoir sur Les Images pour orchestre de Debussy
Portrait du compositeur Claude Debussy vers 1900, © Getty / ullstein bild Dtl.

Attention à ne pas confondre les Images pour orchestre de Debussy avec ses Images pour piano ! En tout, le compositeur a écrit trois séries d’Images. Celle pour orchestre est la dernière. Elle se compose de trois « mouvements » : Gigues, Iberia et Rondes de printemps, composés entre 1905 et 1912.

Le triptyque est créé dans son intégralité le 26 janvier 1913 aux Concerts Colonne à Paris sous la direction du compositeur. 

Les Images, du piano à l’orchestre

A l’origine, Debussy envisageait un grand ensemble regroupant les trois séries, imaginé à partir de 1896. C’est ce que révèle le contrat signé avec son éditeur Jacques Durand le 8 juillet 1903. L’idée était d’écrire « Douze pièces pour piano à 2 mains et pour 2 pianos à 4 mains, ou orchestre », comme le rapporte François Lesure, l’un des biographes de Debussy. Si l’ordre et les titres des deux séries d’Images pour piano ne changent pas, ceux de la série pour orchestre, à l’époque Iberia, Gigue Triste et Rondes, sont un peu modifiés.

Les trois pièces sont indépendantes et s’inspirent de sources très variées. Selon François-René Tranchefort, Gigues s’appuie sur la chanson « Dansons la gigue » de Charles Bordes et d’airs écossais, tandis qu'Iberia se pare de couleurs espagnoles. Les Rondes de printemps reprennent quant à elles des airs populaires comme « Nous n’irons plus au bois », une chanson déjà utilisée dans les Estampes.

Un jardin à Séville. Peint par Manuel Garcia y Rodriguez vers 1892
Un jardin à Séville. Peint par Manuel Garcia y Rodriguez vers 1892, © Getty / Universal History Archive / Coll. Universal Images Group

Iberia, voyage dans une Espagne imaginée

Iberia est incontestablement la plus connue des Images pour orchestre. Par sa musique, Debussy emmène son auditeur en Espagne alors qu’il n’y a lui-même jamais mis les pieds ! Mais il n’est pas question de la pasticher. Comme le rapporte Jean-Marc Goossens, même le compositeur espagnol Manuel de Falla se prend au jeu et salue la capacité de Debussy à restituer des impressions quasiment authentiques à partir d’un folklore imaginé : « L’enivrante magie des nuits andalouses, l’allégresse d’un peuple en fête qui marche en dansant aux joyeux accords d’une banda de guitarras y bandurrias… tout cela tourbillonne dans l’air ».

Terminée en 1908, Iberia se découpe elle-même en trois parties. Par les rues et par les chemins ouvre le triptyque, donnant une image animée de la Catalogue. Un paysage musical ponctué par un rythme de danse populaire née à Séville, la sevillana, aux castagnettes et au tambour de basque. S’en suivent les enivrants Parfums de la nuit, une musique passionnée, cadencée par un rythme d’habanera.

Authenticité, simplicité, fluidité… Même la transition entre les deux dernières parties semble naturelle. Et Debussy n’en est pas peu fier ! « Ça n’a pas l’air d’être écrit… », raconte-t-il à son ami André Caplet. En conclusion de ce triptyque, Le Matin d’un jour de fête évoque un début de journée ensoleillé comme le suggère la tonalité de sol majeur. François-René Tranchefort note qu’on y perçoit un « cortège d’une "banda de guitarras y bandurrias"» et que « les cordes en pizzicatos [...] doivent jouer "quasi guitarra" ».

Quand la critique s’oppose à la nouveauté

Comme pour La Mer, on ne peut pas dire que le succès de l’œuvre eût été retentissant le jour de la première. C’est même plutôt sous les sifflets et les huées que naissent les Images pour orchestre ! Iberia et Rondes de printemps sont créées en février et en mars 1910 à Paris. Les critiques et le public se montrent réservés. Debussy compte tout de même quelques admirateurs parmi lesquels un Maurice Ravel enjoué. Il se dit « étreint jusqu’aux larmes par cette ruisselante Iberia » et conquis par la « fraîcheur exquise » de Rondes de printemps, raconte François-René Tranchefort.

« Ô cet abus de la batterie et des bois, ces hautbois, ces clarinettes, et leur sempiternel nasillement ! Ô ces cuivres éternellement bouchés, ces instruments dont aucun n’est jamais employé dans sa fonction vraie et avec son timbre normal, mais qui semblent toujours ricaner d’une voix de polichinelle ! Ô cette musique de café tunisien ou de la rue du Caire », écrit le critique Pierre Lalo à propos d’Iberia.

Selon François Lesure, la critique new-yorkaise de l’époque dresse à peu près le même bilan que celle de Paris pour La Mer, parlant par exemple de « désintégration de la forme » et de « sonorités confuses ». Et elle n’a pas tout à fait tort dans la mesure où Debussy cherche justement à masquer le squelette de ses œuvres et à se libérer des formes conventionnelles. « Je me persuade, de plus en plus, que la musique n’est pas, par son essence, une chose qui puisse se couler dans une forme rigoureuse et traditionnelle ».

André Caplet, ami et homme de l’ombre

A l’époque des Images, Debussy apprend qu’il souffre d’un cancer. L’année 1909 est des plus noires, en particulier à l’époque où il subit ses premiers traitements médicaux. Il parle d’une « tyrannie […] presque angoissante ». Heureusement, son ami André Caplet est là pour l’aider et prend part aux ultimes corrections de Rondes de printemps.

Si on connaît André Caplet aujourd’hui, c’est justement en grande partie grâce à ses orchestrations des œuvres de Debussy, en particulier La Boîte à joujoux et Children’s Corner. Les points communs entre les deux amis ne manquent pas. Comme Debussy, Caplet entretient des rapports plutôt conflictuels avec l’institution du Prix de Rome. Si le premier lui reproche son côté académique et propose des compositions pour le moins extravagantes, le second se voit attribuer un blâme pour ne pas avoir respecté le règlement à propos des envois.

Plus encore, tous deux se nourrissent des mêmes sources d’inspiration. Ils se laissent séduire par les écrits de Paul Verlaine et d’Edgar Allan Poe. Comme le rapporte François Lesure, pour Debussy, Henri Caplet a un « prodigieux instinct de la musique ».