Rachmaninov : Tout savoir sur les Concertos pour piano

Mis à jour le mercredi 28 février 2018 à 17h54

Pianiste virtuose, Rachmaninov compose sans surprise la majorité de ses œuvres pour le piano. Sa renommée doit beaucoup à ses quatre concertos. Entre la grande popularité des trois premiers et l'infortune du dernier, en voici un petit panorama.

Rachmaninov : Tout savoir sur les Concertos pour piano
Le compositeur et pianiste russe Serge Rachmaninov, vers 1925, © Getty / Apic/RETIRED/Collection Hulton Archive

On reproche souvent aux œuvres de Rachmaninov leur côté postromantique, leur lyrisme « exacerbé ». Pourtant la popularité du compositeur russe reste forte. Régulièrement reprise en concert, au cinéma (le thème du Concerto pour piano n°2 résonne notamment dans Sept ans de réflexion (1955) de Billy Wilder), sa musique n’en finit pas de séduire. En particulier ses concertos pour piano, sommet du concerto « romantique », comme l'explique André Lischke, spécialiste de la musique russe. Un paradoxe quand on sait qu’ils sont, à une décennie près, quasiment contemporains de ceux de Serge Prokofiev.

Concerto n°1 : Un premier essai audacieux

Ambitieux, fougueux, Serge Rachmaninov n’a que dix-huit ans quand il se lance dans la composition d’un premier concerto pour piano, pendant l’été 1891. Le calme de la campagne d’Ivanovka, où sa famille possède une propriété, le galvanise. Sa motivation est telle qu’il compose chacun des deuxième et troisième mouvements en seulement deux jours et demi !

Le jeune compositeur est si confiant que lors des répétitions, il n’hésite pas à s’imposer face au chef et directeur du Conservatoire Vassili Safonov. Avec aplomb, il le reprend pour rectifier telle nuance ou tel changement de tempo, rapporte Damien Top, l'un de ses biographes. La création a lieu en mars 1892 à l’occasion d’un concert donné par les étudiants du Conservatoire de Moscou. Comme pour chacun des concertos qui suivront, c’est Rachmaninov lui-même qui tient la partie de soliste. La cadence musclée du premier mouvement (qui en occupe tout de même un quart !) semble contenir en germe celle du Concerto n°3.

Dans cette œuvre des débuts, on peut déceler quelques clins d'oeil aux modèles du compositeur. Le début du premier mouvement, par sa puissance et sa vigueur, n’est pas sans rappeler le Concerto pour piano en la mineur d'EdvardGrieg. On trouve aussi des échos à la musique d’Anton Arenski, son professeur au Conservatoire, et à celle de Piotr Ilitch Tchaïkovski, tous deux doués d’un grand sens de la mélodie. Mélancolique, Rachmaninov montre comme eux un goût prononcé pour les tonalités mineures, ici celle de fa dièse.

Concerto n°2 : Quand l’hypnose mène à la gloire…

Incontestablement, le Concerto pour piano n°2 en ut mineur est son œuvre la plus populaire. Et pourtant, quand il en jette les premières notes sur le papier, Rachmaninov est au plus mal. En 1897, il assiste à l’échec de sa Première Symphonie. Chef apparemment ivre, partition trop compliquée… Conscient du désastre, Rachmaninov ne parvient même pas à entrer dans la salle de concert le soir de la première. « Parfois, je me bouchais les oreilles pour m’empêcher d’entendre ma propre musique dont les dissonances me torturaient véritablement ».

Contre toute attente, c’est une cure par l’hypnose avec le neurologue Nikolaï Dahl qui le sort de la dépression. De janvier à avril 1900, les deux hommes s’entretiennent quasiment tous les jours. Pour le médecin, la solution est simple : Rachmaninov doit écrire un nouveau concerto pour piano.

C’est chose faite le 27 octobre 1901, jour de la création des trois mouvements à la Société philharmonique de Moscou. Le succès est tonitruant mais l’œuvre divise critique et public. La première lui reproche de déborder de miel et de lyrisme. Le second en revanche acclame le compositeur russe et salue son aisance à donner du souffle à ses mélodies.

« Beaucoup jouent les concertos de Rachmaninov d’une manière bien différente de celle qu’il a suggérée. Ils sont trop sentimentaux. Rachmaninov ne l’était jamais. Il était romantique, plein d’émotion, mais jamais de mauvais goût, jamais excessif », souligne le pianiste György Sandor (Laeticia Le Guay).

Ce concerto peut sembler assez paradoxal puisque dans son premier mouvement, c’est à l’orchestre que reviennent la plupart des passages mélodiques, tandis que la partie solo (d’ailleurs privée de cadence) tient « majoritairement un rôle d’accompagnement ou est ornementale », pour reprendre les propos de Patrick Piggott dans Rachmaninov Orchestral Music.

Concerto n°3 : Éclatant de virtuosité

C’est à l’occasion d’une tournée aux Etats-Unis que Rachmaninov entreprend l’écriture du Troisième Concerto. Il souhaite en faire une « carte de visite » pour mettre en valeur ses talents de pianiste et de compositeur, comme le note Jean-Jacques Groleau dans la biographie qu'il lui consacre. Pour se faire, il choisit la tonalité de ré mineur, sa préférée. Composé dans l’urgence, le concerto est répété sur un clavier muet pendant sa traversée vers l’Amérique. A l’issue de la première représentation le 28 novembre 1909 à New York, les doigts de Rachmaninov sont si meurtris qu’il est incapable de jouer un bis !

Serge Rachmaninov en train de corriger son Concerto pour piano n°3 à Ivanovka
Serge Rachmaninov en train de corriger son Concerto pour piano n°3 à Ivanovka, © Getty / Heritage Images/Collection Hulton Archive

Malgré un thème initial d’apparence simple, l’œuvre exige une grande virtuosité de la part de ses interprètes. Avec des superpositions de voix (parfois 3 ou 4), sa structure est la plus complexe des quatre concertos. Mais « loin d’être une fin en soi, ces prouesses instrumentales se mettent au service d’un déploiement mélodique permanent » , remarque le pianiste Laurent Caillet.

La réputation du concerto doit beaucoup à la redoutable cadence du premier mouvement. Le compositeur en écrit deux versions. Consacrée par les enregistrements d’Horowitz et de Rachmaninov lui-même, la première est celle que nous avons l’habitude d’entendre. Si sa difficulté est déjà considérable, ce n’est rien comparé à celle de la deuxième cadence. Les innombrables accords s’enchaînent dans un élan qui mêle force et rapidité. Jean-Jacques Groleau la définit comme « un véritable concerto pour piano solo ».

Concerto n°4 : Le mal-aimé

Le 23 décembre 1917, Rachmaninov quitte définitivement la Russie pour fuir la Révolution. Il s’installe aux Etats-Unis un an plus tard et, ayant perdu tout goût pour la composition, multiplie les récitals de piano. Arrivé seulement à la moitié de sa carrière, il n’écrira plus que six œuvres. Le Concerto pour piano n°4 en sol mineur est la première d’entre elles.

Après dix années de silence, Rachmaninov édifie donc cet ultime concerto, s’appuyant sur une série d’ébauches écrites en Russie. Mais le résultat n’est pas celui escompté. Le 18 mars 1927, jour de la création à Philadelphie, puis le 22 à New York, l’accueil du public est des plus glacials. On lui reproche un manque de cohérence, de continuité. « Ce nouvel et dernier concerto aurait pu être celui d’une renaissance ; ce ne sera que l’occasion d’une chute », noteJean-Jacques Groleau. Fort heureusement, ses Chansons russes, créées en même temps, ont plus de succès.

L’échec est tel que pendant cinq ans, Rachmaninov n’écrit plus rien et retourne à ses activités de concertiste. Ce n'est qu'en 1931 qu'il compose les Variations sur un thème de Corelli, et en 1934 la Rhapsodie sur un thème de Paganini, sa dernière œuvre pour piano et orchestre.