Tout savoir sur La Mer de Debussy

Œuvre ambitieuse, moderne et originale, La Mer de Claude Debussy peine à se faire admettre au moment de sa création. C’est aujourd’hui chose faite. Très souvent reprise en concert, elle figure parmi les plus grandes œuvres de son auteur.

Tout savoir sur La Mer de Debussy
Portrait du compositeur Claude Debussy vers 1893, © Getty / DEA / G. DAGLI ORTI / Coll. De Agostini

C’est en Bourgogne, à Bichain, bien loin des vagues et de l’océan que Claude Debussy entreprend l’écriture de La Mer. Trois esquisses symphoniques, pendant l’été 1903. A cette époque, sa renommée n’est plus à prouver. Critique et compositeur reconnu, il vient par ailleurs d’obtenir la Légion d’honneur.

En à peine deux ans, l'oeuvre est achevée. Un record quand on sait que Debussy a mis cinq ans pour finir ses Nocturnes et sept pour ses Images ! A sa création le 15 octobre 1905 à Paris, La Mer déchaîne la critique, partagée entre incompréhension et curiosité.

La Mer, c’est d’abord la Méditerranée

Debussy n’a que huit ans quand il découvre la mer pour la première fois. En 1870, avant que la guerre franco-prussienne n’agite la capitale, Victorine Debussy emmène ses enfants avec elle et se rend chez sa belle-sœur Clémentine, destination Cannes. Le petit Claude (qui s’appelle alors encore Achille-Claude) garde un souvenir saisissant de ce voyage sur la Côte d’Azur. Mais par la suite, le musicien affiche un goût plus prononcé pour la Manche et l’océan Atlantique, précise Aurélie Loyer.

Son rapport à la mer ne s’arrête pas là : son père voulait à tout prix en faire un marin ! « Seuls les hasards de l’existence m’ont fait bifurquer. Néanmoins j’ai conservé une passion sincère pour Elle. Vous me direz à cela que l’Océan ne baigne pas précisément les coteaux bourguignons… ! […] Mais j’ai d’innombrables souvenirs ; cela vaut mieux en mon sens, qu’une réalité dont le charme pèse généralement trop lourd sur votre pensée », confie-t-il à son ami André Messager, peu après avoir jeté les premières notes de La Mer sur le papier, en septembre 1903.

Baie de Cannes vers 1908 (carte postale)
Baie de Cannes vers 1908 (carte postale), © Getty / Apic / RETIRED / Coll. Hulton Archive

De quoi dérouter les critiques

Le jour de la première, La Mer déstabilise le public. Les commentaires de la critique ne sont pas tendres. « Roublardise », « incompréhensible et sans grandeur », « sonorité aigre et souvent désagréable»… Selon François Lesure, « aucune œuvre de Debussy n’a peut-être autant souffert que La Mer du décalage entre l’originalité des conceptions musicales et l’accueil qui pendant longtemps lui a été réservé ».

Avec ses changements de rythme, de tempo, ses « explosions dynamiques soudaines », l’œuvre présente nombre de nouveautés. A côté, même Pelléas semble simple d’accès ! Certains critiques tentent tout de même d'en souligner les aspects positifs. Jean Marnold parle d’une « polyphonie prestigieuse » et d’un « orchestre aux sonorités insoupçonnables ».

De surcroît, ce 15 octobre 1905, l’interprétation donnée par le chef Camille Chevillard laisse à désirer. Pendant les répétitions déjà, Debussy demeurait perplexe face à sa mauvaise compréhension de l’œuvre. «Il est décidément si peu artiste ».

En janvier 1908 – mois de son mariage avec Emma Bardac – Debussy est amené à diriger La Mer en personne. Une première expérience de chef d’orchestre réussie car, même si la critique est encore partagée, le public est cette fois-ci conquis.

La Mer, une symphonie ?

Même si Debussy ne la définit pas explicitement comme telle, il n’en demeure pas moins que La Mer ressemble fortement à une symphonie. Pour commencer, l’œuvre se découpe en trois parties. « De l’aube à midi sur la mer » s’apparente à un premier mouvement traditionnel avec une introduction lente, deux thèmes principaux et une coda. « Jeux de vagues » emprunte pour sa part sa forme à un scherzo et « Dialogue du vent et de la nuit » prend l’allure d’un rondo.

« On l’a dit, il faut le répéter : la Mer est une « symphonie », – l’unique de son auteur ». (François-René Tranchefort, Guide de la musique symphonique)

Confident de Debussy, Louis Laloy n’hésite pas à faire le même rapprochement. Le compositeur ne l'a jamais nié, présentant lui-même La Mer comme « [sa] symphonie » dans une interview en 1910. C'est ce que note Brian Hart dans un article intitulé « The Symphony in Debussy’s World ». Très surprenant quand on sait que Debussy condamnait la forme symphonique à travers ses propres critiques !

Infidélité, tentative de suicide… une période sentimentale agitée

La composition de La Mer est contemporaine d’une série d’événements tourmentés sur le plan sentimental. Après cinq années de vie commune, son mariage avec Rosalie Texier s’assombrit. « Lilly » se désintéresse du travail de son époux et sa santé délicate n’arrange pas leurs rapports.

En 1903, Debussy tombe sous le charme de la mère de l’un de ses élèves, Emma Bardac. Une femme d’une quarantaine d’années comme lui, vive, coquette, cultivée. Leur complicité est immédiate et en 1904, leur relation prend de l’ampleur. Le compositeur conduit sa belle à Jersey, puis à Pourville, deux lieux qui lui inspirent sans doute quelques pages de La Mer.

Claude Debussy et Emma Bardac, qui devient sa seconde femme en 1908
Claude Debussy et Emma Bardac, qui devient sa seconde femme en 1908, © Getty / Universal History Archive

De son côté, Lilly est accablée par les lettres sèches que lui envoie son mari. A quatre reprises, elle menace de se suicider. Loin de plaisanter, elle se tire une balle dans le ventre le 13 octobre 1904 mais survit. La presse se saisit de l’affaire qui met en émoi le Tout-Paris. Debussy perd plusieurs de ses amis et son divorce est des plus difficiles.

Belle consolation, le 30 octobre 1905, Emma donne naissance à une fille, Claude-Emma, quinze jours après la création de La Mer. Debussy se passionne pour cet unique enfant bientôt surnommé « Chouchou ».

Debussy aurait voulu être peintre

L’œuvre a incontestablement un aspect pictural. Il n’est qu’à considérer son sous-titre, « trois esquisses symphoniques ». Attiré par la peinture depuis sa prime jeunesse, Debussy aurait même déclaré à ses amis qu’il aurait souhaité être peintre… Raté ! Cependant s'il ne peut se servir d’un pinceau, il peut toujours se servir des notes.

Par ailleurs, le compositeur demande à ce que « la Vague » du graveur Hokusai figure en couverture de la partition. Selon Ariane Charton, La Mer se nourrit des peintures de « Monet, Turner et Hokusai ».

"La Grande Vague de Kanagawa" de Hokusai (1830-1831)
"La Grande Vague de Kanagawa" de Hokusai (1830-1831), © Getty / Fine Art / Coll. Corbis Historical

« De l’aube à midi sur la mer » évoque l’ascension du soleil jusqu’au zénith de midi, zénith suggéré par un puissant accord final en ré bémol majeur. « Jeux de vague » laisse deviner l’ondulation de la houle à travers des motifs agités tandis que le troisième mouvement met en musique la confrontation du vent et de la mer.

Mais Debussy ne se contente pas de nous brosser un portrait musical de la mer. « Il est assez vain de chercher à comprendre La Mer en dehors des éléments de sa substance musicale », remarque François Lesure. Le compositeur cherche avant tout à rendre compte d'émotions qu'il a pu éprouver par le passé, tout en innovant sur le plan musical. S'y manifestent ses recherches sur la forme, la texture orchestrale et l'harmonie.