Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur... Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss

Ainsi parlait Zarathoustra est créé à Francfort, le 27 novembre 1896, sous la direction de son compositeur, Richard Strauss, 28 ans. Poème symphonique composé d’après l’oeuvre éponyme de Nietzsche, son introduction est devenue l'un des tubes de la musique classique.

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur... Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss
Eclipse solaire

L'auteur de plusieurs opéras célèbres comme Elektra ou Salomé, a traversé l’Histoire : de Wagner à Boulez et de Napoléon III à la Seconde Guerre mondiale. En 1896, Richard Strauss compose un poème symphonique, Ainsi parlait Zarathoustra. Rapidement, cette oeuvre est jouée dans toute l’Allemagne, puis à l’étranger. Mais elle ne rencontre pas un succès immédiat. La critique réprouve l’oeuvre, allant jusqu’à dire que « ce n’est plus de la musique, mais un monstre repoussant qui ne mérite pas le saint nom de Musique. » Seule l’introduction de l’oeuvre est jugée « très prometteuse ». Prometteuse ? En 1968, cette introduction est propulsée dans l’imaginaire collectif, grâce à un certain Stanley Kubrick et son film 2001 : l’Odyssée de l’espace.

Comment ose-t-il ?

Enfant prodige, Richard Strauss (1864-1949) commence à composer dès ses six ans, et pour fêter l’obtention de son baccalauréat, il assiste au concert de sa première symphonie. En 1896, lorsque Ainsi parlait Zarathoustra (Also spracht Zarathustra) est composé, Richard Strauss n’a que 28 ans. A l’Opéra de la cour de Munich, il est déjà considéré comme un chef d’orchestre de premier rang et comme l'un des plus grands compositeurs allemands de son temps, héritier à la fois de Beethoven, de Brahms et de (Richard) Wagner - on le surnomme même « le deuxième Richard ».

Très vite, son poème symphonique connaît une diffusion internationale… tout en provoquant de vives réactions sur la légitimité du compositeur à s’approprier l’oeuvre d’un génial philosophe et toujours en vie à l’époque : Frédéric Nietzsche. En effet, la musique de Strauss est librement inspirée du poème philosophique Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885) de Nietzsche, sous-titré Un livre pour tous et pour personne. Quelques années plus tôt, Nietzsche avait d’ailleurs écrit à propos de son livre :

« Je suis convaincu que personne n’est aujourd’hui à même d’entendre toute la partition de sa musique »

Portrait de Frédéric Nietzsche par le photographe Gustav Schultze, 1882
Portrait de Frédéric Nietzsche par le photographe Gustav Schultze, 1882, © © Wikimedia Commons

Et pourtant, Strauss relève le défi. Il compose donc un poème symphonique, où il se propose d’interpréter musicalement les théories du philosophe. Le genre du poème symphonique a été initié par Liszt, et sa spécificité consiste à ne plus se définir par sa forme - comme c’est le cas d’une sonate ou d’une symphonie - mais par sa source d’inspiration : une légende, une image ou encore un texte, comme c’est le cas pour l’oeuvre de Strauss.

Musique et philosophie

Nietzsche (qui a lui-même composé des poèmes symphoniques) a toujours fait de la musique un des piliers de sa conception du monde, à l’instar de son professeur, Schopenhauer. Au début de la partition de Strauss, on trouve une citation du livre de Nietzsche : « La musique a trop longtemps rêvé ; nous voulons maintenant nous réveiller. Nous étions des somnambules ; nous voulons devenir des rêveurs éveillés et conscients. » Celui qui prononce ces mots, c’est Zarathoustra, le narrateur et personnage principal, inspiré de Zoroastre - un penseur et mystique de la Perse antique qui a aussi inspiré Rameau (pour sa tragédie lyrique Zoroastre) et Mozart (Sarastro dans La flûte enchantée). Dans le livre de Nietzsche, Zarathoustra s’est retiré dix ans dans la montagne, avant de revenir parmi les hommes pour partager sa sagesse et prophétiser l’avenir de l’humanité.

Les titres des différents mouvements d’Ainsi parlait Zarathoustra reprennent ceux des chapitres du livre : De ceux des mondes de derrière (Von den Hinterweltlern), De l’aspiration suprême (Von der großen Sehnsucht), Le Chant de la danse (Das Tanzlied)... Chacune des parties est un discours du poète-prophète Zarathoustra. Les sujets illustrés sont aussi divers que la musique de Strauss : on y évoque l’avenir de l’homme, la volonté de puissance, la nature, la religion, l’importance de la danse et du rire… Tout un programme !

Sous l’oeil de Beethoven

Dans la carrière de Strauss, Ainsi parlait Zarathoustra se situe entre deux autres poèmes symphoniques (Till L’espiègle en 1895, et Don Quichotte en 1897) et bien avant la composition de ses opéras (Salomé, 1905, Le Chevalier à la rose, 1911…). Ainsi parlait Zarathoustra est une oeuvre encore bien ancrée dans le XIXe siècle, dans la lignée du romantisme allemand de Wagner, de Brahms, de Liszt, et qui remonte jusqu’à Beethoven.

Dans le manuscrit de Nietzsche une indication fait justement référence au compositeur de génie : Nietzsche précise qu’il écrit « dans le style de la première phrase de la Neuvième symphonie [de Beethoven] ». Cette symphonie célébrissime (c’est celle de L’Hymne à la joie) fait partie des grands chefs d’oeuvre du XIXe siècle, et son début a peut-être inspiré à Richard Strauss l’introduction d'Ainsi parlait Zarathoustra.

(La Neuvième de Beethoven par le London Symphony Orchestra, sous la direction de Josef Krips)

Un compositeur bien orgueilleux

Strauss n’était pas vraiment le plus humble des compositeurs, et cela lui a attiré bien des critiques. Lorsque Ainsi parlait Zarathoustra est créé, on lui a ainsi beaucoup reproché sa prétention à interpréter les théories philosophiques de Nietzsche. Suite aux critiques, Strauss croit devoir préciser qu’il n’a « pas voulu écrire de la musique philosophique, ni traduire musicalement la grande oeuvre de Nietzsche » mais qu’il s’est seulement « proposé de tracer un tableau du développement de la race humaine depuis ses origines [...] jusqu’à la conception nietzschéenne du Surhomme » : une simple proposition.

Richard Strauss dirigeant une répétition à Weimar en 1900
Richard Strauss dirigeant une répétition à Weimar en 1900, © Getty

L’oeuvre suivante de Strauss, Une vie de héros (1898) ravive les critiques concernant la mégalomanie du compositeur : le héros du titre n’est autre que Strauss lui-même, qui se met en scène face à ses ennemis (représentés par une cacophonie sonore). Ces derniers triomphent du « héros », jusqu’au moment où la postérité reconnaît finalement le génie du compositeur - au son d’extraits des œuvres antérieures de Strauss

À nouveau, on reproche à Richard Strauss son orgueil démesuré et sa très haute opinion de lui-même. En réaction, on raconte que le compositeur aurait dit : « Je ne vois pas pourquoi je n’écrirais pas une symphonie sur moi-même. Je me trouve aussi intéressant que Napoléon ou Alexandre le Grand », en toute modestie.

2001 : l’Odyssée de l’espace

Si Ainsi parlait Zarathoustra est aussi célèbre aujourd’hui, c’est surtout grâce à son introduction, utilisée dans l’impressionnante scène d’ouverture de 2001 : l’Odyssée de l’espace (1968), où la musique de Strauss accompagne la vision d’une éclipse solaire. Le film de Stanley Kubrick fait d’ailleurs la part belle à la musique classique avec notamment des œuvres du compositeur contemporain György Ligeti et Le Beau Danube bleu, valse de Johann Strauss (qui n’a aucun lien avec Richard hormi le nom).

Cette introduction doit son succès à son caractère grandiose. Après tout, elle dépeint en musique le lever du jour sur la montagne, depuis le premier rayon de soleil jusqu’à l’illumination sublime des sommets. Une longue note à l’orgue décrit l’obscurité encore présente, puis trois notes de trompettes (do - sol - do) évoquent les premiers rayons, les notes étant ensuite amplifiées par le reste des cuivres, l’orgue, et enfin tout l’orchestre, dans une fin triomphale : cuivres éclatants, roulements de timbales, orgue d’église… l’orchestre est au sommet de sa puissance.

Plus qu’un lever de soleil, ce serait même la naissance de l’univers qui serait résumée par Strauss en trois notes de musique, du néant (le do très grave du début, note fondamentale pour un musicien occidental) à l’aube (sol), à la lumière (do aigu). Ce n'est pas un hasard si cette musique a servi d’introduction à certains concerts d'Elvis Presley ou de Dalida...

L’introduction...et le reste

Mais cette ouverture fait parfois oublier le reste de l’oeuvre, qui n’est pas aussi triomphal que son début. Si les trois notes de l’introduction sont sans cesse reprises tout au long de la partition, la suite est d’un caractère beaucoup plus romantique et lyrique.

Une des grandes caractéristiques d'Ainsi parlait Zarathoustra est de changer constamment d’atmosphère, de couleur, de rythme. À l’image du poème philosophique de Nietzsche qui n’a pas de structure rigide et qui évoque des sujets très variés, l’oeuvre de Strauss est faite de mouvements enchaînés sans silence, où de nouvelles idées sont sans cesse proposées. Le fil rouge qui lie tous ces mouvements, ce sont les fameuses trois premières notes de l’introduction. Le reste de l’oeuvre est à découvrir !

(Ainsi parlait Zarathoustra par le Philharmonique de Vienne, sous la direction de Gustavo Dudamel)