Tchaïkovski : Tout savoir (ou presque) sur ses symphonies

Avec ses six symphonies, Piotr Ilitch Tchaïkovski a donné ses lettres de noblesse à la symphonie romantique russe. Voici tout ce qu’il faut savoir sur la « Pathétique » et ses grandes sœurs.

Tchaïkovski : Tout savoir (ou presque) sur ses symphonies
Portrait de Piotr Ilitch Tachaïkovski, © Getty / Universal Images Group

On reproche souvent à Tchaïkovski son « sentimentalisme » et son « pessimisme ». Tourmenté, il l’était certainement. Mais cela ne l’a pas empêché de devenir l’un des symphonistes les plus populaires du XIXe siècle, au contraire. Le compositeur russe jouit d’un don indiscutable pour la mélodie et, loin d’être exacerbé, son lyrisme est pur et authentique.

Ses symphonies se divisent en deux blocs distincts. Jugées inégales, les trois premières ont longtemps été délaissées au profit des trois suivantes. Bien que chronologiquement éloignées les unes des autres, celles-ci forment un cycle autour d’un thème cher à leur auteur : le fatum, autrement dit le destin. 

Portrait de Piotr Ilitch Tchaïkovski
Portrait de Piotr Ilitch Tchaïkovski, © Getty / Bettmann

Russie, Ukraine… Des Symphonies aux couleurs locales

C’est sous la plume de Tchaïkovski que naît la symphonie romantique russe. Mais cette naissance ne fut pas sans douleur… La santé du compositeur se serait dégradée à l’occasion de l’écriture de la Symphonie n°1. « Tu te rappelles à quel point je m’étais détraqué les nerfs en 66 en m’acharnant sur la symphonie qui ne voulait pas avancer ? », écrit-il à son frère Modeste, comme le rapporte le musicologue André Lischke.

Pourtant, il ne s’agit pas de sa première œuvre symphonique. A 26 ans, Tchaïkovski est déjà l’auteur de quatre Ouvertures dont L’Orage, inspiré de la pièce homonyme du dramaturge Alexandre Ostrovski.

Loin d’évoquer les difficultés liées à sa composition, la Symphonie n°1, sous-titrée « Rêves d’hiver », est empreinte de légèreté. A son écoute, on imagine le tourbillonnement des flocons de neige enveloppant les paysages nordiques. L’âme russe s’y fait clairement entendre, comme le souligne la presse de l’époque. On ne peut cependant parler de musique à programme, pas plus que pour la Symphonie n°2.

Surnommée « Petite-Russienne », ce deuxième opus fait quant à lui écho à l’Ukraine où il fut entrepris en 1872 (par contraste avec la « Grande-Russie »). L’Andante initial prend les contours d’une Dumka, genre musical proche de la rêverie. L’œuvre s’achève sur un mouvement inspiré de la chanson populaire ukrainienne « la Grue ». 

Entre deux danses !

La Symphonie n°3 en ré majeur est composée en un temps record, entre juin et août 1875. Hormis cela, le compositeur laisse peu d’indications sur son contexte de création. Elle apparaît comme un travail d’expérimentation, tâtonnant. Passage nécessaire avant la période de maturité...

L’œuvre présente ainsi quelques touches d’originalité. Elle se compose de cinq mouvements et sa forme est davantage celle d’une suite que d’une symphonie. En effet, chaque partie vaut pour elle seule. En témoigne l’utilisation d’une valse en guise de deuxième mouvement. Notons au passage qu’après Berlioz et le « Bal » de sa Symphonie fantastique, Tchaïkovski est le premier à faire d’une valse un mouvement de symphonie à part entière. 

Et le compositeur n’a pas fini de s’amuser avec les danses puisque le cinquième mouvement s’appuie sur un rythme de polonaise. Le chef d’orchestre Sir August Manns a d’ailleurs abusivement donné le sous-titre de « Polonaise » à ce troisième essai symphonique. Un surnom qui lui est resté…

Quand le destin « frappe à la porte »…

A bien des égards, sa Quatrième symphonie peut être considérée comme l'une des plus intéressantes du maestro russe. Elle ouvre le triptyque des dernières symphonies et introduit l’idée du fatum, terrible « épée de Damoclès ». Inutile de préciser son lien avec la cinquième de Beethoven, la fameuse symphonie dite du « Destin »…

Sa composition en 1877 coïncide avec le début d’une longue et curieuse conversation épistolaire entre Tchaïkovski et Nadejda von Meck, amie et mécène qu’il ne rencontrera jamais. Dans une longue lettre, il lui explique en détails le programme de sa nouvelle symphonie, qu’il lui dédie.

Le premier mouvement expose le thème du fatum, « cette force fatale qui empêche l’aboutissement de l’élan vers le bonheur ». S’en suit un Andantino qui met en lumière « une autre phase de l’angoisse (…), cet état mélancolique qu’on éprouve le soir lorsqu’on est seul, fatigué, après le travail ». Après les « arabesques capricieuses » du Scherzo qui évoquent « la première phase de l’ivresse », l’Allegro final brosse « le tableau d’une grande fête populaire ». Mais le fatum n’a pas dit son dernier mot et, implacable, vient assombrir l’ensemble.

Autre fait important, pour la première fois, Tchaïkovski se montre satisfait de son travail. D’ordinaire peu confiant, il ne mâche cette fois-ci pas ses mots ! « Il me semble que cette symphonie est une œuvre exceptionnelle ». Un paradoxe quand on sait que sa composition est entachée par l’échec de son mariage… 

La Pathétique, un "requiem" ?

Dix ans plus tard, le motif du fatum revient hanter la cinquième symphonie. Ici, pas de programme détaillé, mais la structure est dessinée dans les grandes lignes. Les premières représentations ne remportent cependant pas un franc succès, ce qui n’est pas sans miner le moral de Tchaïkovski.

En 1892, il débute l’écriture d’une symphonie en mi bémol majeur. Une symphonie énigmatique qui demeurera finalement à l’état d’ébauche et sera en partie réutilisée dans son Concerto pour piano n°3. Vient ensuite le tour de la « Pathétique ».

Si le programme de la cinquième était mystérieux, celui de la sixième l’est encore davantage. Il est « profondément subjectif », mais c’est au public de le deviner, écrit Tchaïkovski à son neveu Vladimir Davydov. Dernière œuvre de son auteur, cette sixième symphonie semble adopter les allures d’un « requiem ». La création a lieu le 16 octobre 1893. Trois semaines plus tard, Tchaïkovski s’éteint, vraisemblablement terrassé par le choléra. Certains avancent qu’il se serait plutôt suicidé pour échapper à un scandale concernant son homosexualité…

La « Pathétique » (qui doit son nom à Modeste, le frère de Piotr) présente une musique à la fois douloureuse et élégante. Son final n’est plus « un bruyant allegro, mais un long adagio ». Le tout s’achève dans une lenteur funèbre, semblable à celle qui ouvrait le premier mouvement.