Streaming : à l’aune des confinements, l’irrésistible ascension de la musique classique

Sur le web, le répertoire classique a profité du contexte sanitaire pour attirer un public toujours plus nombreux, composé à la fois d’aficionados et de néophytes. Décryptage d’un engouement, dont on ignore encore s’il sera éphémère ou durable, mais qui témoigne d'une évolution des pratiques.

Streaming : à l’aune des confinements, l’irrésistible ascension de la musique classique
Les écoutes de musique classique sur la plateforme Deezer, par exemple, ont augmenté de 11% depuis le 30 octobre en France., © Getty / Sigrid Kolbe

Quelques notes délicates de Chopin. Des envolées de Vivaldi. Des accords vrombissants de Beethoven. Depuis l’an dernier des mélodies s’imposent, doucement mais sûrement, sur les plateformes de streaming : des airs… de musique classique. Qui l’eut cru, à côté des bulldozers du rap, de la pop et des hits du Top 50 ?

Le principe du "streaming" ("flux" ou "flot"), passé l’anglicisme nébuleux, est très simple. Il s’agit d’un nouveau mode de consommation de la musique en plein essor, qui consiste à écouter directement des morceaux en ligne, sans avoir besoin de les télécharger. Il suffit de se rendre sur une plateforme – les plus connues en France sont Youtube, Deezer et Spotify – puis de rechercher le genre, l’artiste ou le titre qui vous intéresse. Les catalogues, s’ils ne sont pas exhaustifs, sont de plus en plus vastes, et permettent à chaque mélomane ou presque de trouver musique à son tympan.

"Notre nombre d’abonnés a doublé depuis le début de l’épidémie"

Et les chiffres ne mentent pas : le classique a le vent en poupe. Deezer, plateforme de streaming française, a épluché le nombre d’écoutes de ses abonnés. Si le groupe aux 14 millions d'utilisateurs se refuse à donner des chiffres absolus, force est de constater que la hausse est là : les écoutes de musique classique en France ont augmenté de 11% depuis le 30 octobre 2020. Coïncidence ? Pas pour Yannick Fage, qui s’occupe du classique et du jazz chez Deezer : "C’est la date du deuxième confinement", observe justement celui qui gère aussi l’offre éditoriale de la plateforme. "C’est très significatif car généralement, ça ne bouge pas tellement." Et ce n’est pas seulement une tendance globale : "La progression est faible, ou nulle, pour tous les autres genres de musique."

Même emballement constaté du côté de Primephonic, une plateforme de streaming américano-néerlandaise dédiée exclusivement à la musique classique. La frénésie remonte même à plus loin, au mois de mars, lors du tout premier confinement. "Avec le coronavirus, nous nous développons plus vite qu’auparavant et en France : notre nombre d’abonnés a doublé depuis le début de l’épidémie", constate ainsi le PDG, Thomas Steffens. Avec un temps moyen d’écoute quotidienne qui est passé de 60 à 75 minutes.

Parmi les "streamers", Thomas Steffens identifie deux types d’auditeurs. "D’un côté, les fans de musique classique, souvent au-dessus de 50 ans, qui avaient beaucoup de CD et qui se lancent dans le streaming parce qu’ils ne peuvent plus se rendre aux concerts, notamment." Avec, en parallèle, l’arrivée d’un jeune public, qui n’était pas familier de ce type de musique : "Des jeunes qui ont plus de temps libre pour découvrir de nouveaux genres."

Du Verdi pour soigner les maux du confinement

Marine n’hésite ainsi pas à dire que Nabucco a "sauvé" son premier confinement. "Quand je me suis retrouvée recluse à la maison pour travailler, j’en ai profité pour redécouvrir Verdi, surtout Nabucco et La Traviata", témoigne la jeune femme de 28 ans. "Tout est sur Spotify, tout est accessible. Je crois que ça apportait une dimension mélodramatique à ma vie. Ce sont des opéras qui racontent des histoires complètement dramatiques, et ça me permettait d’abaisser la tension de mon propre quotidien."

Mais c’est la musique instrumentale, plus que vocale, qui attire les faveurs de l’auditeur de streaming. "Avec les confinements, les gens nous écoutent davantage depuis chez eux. La musique vocale peut agacer vos proches, alors que la musique instrumentale est généralement plus appréciée par vos enfants ou vos colocataires", décrypte Thomas Steffens de Primephonic : "C’est aussi une musique sur laquelle on peut plus facilement se concentrer pour télétravailler." Alain Lanceron, président des labels classique de Warner, abonde : "Le streaming aime bien les musiques douces : le piano, par exemple, est ‘streaming-friendly’, comme disent les Anglais."

Résultat : ce sont les pianistes Alexandre Kantorow et Hélène Grimaud qui caracolent en tête des écoutes sur la plateforme Primephonic. "Le principe, aussi, de préférence nationale", analyse son PDG. Et du côté de Deezer, "les stars, ce sont les frères Capuçon, Renaud et Gautier."

"Ceci-dit, on retrouve aussi parfois dans les meilleures ventes des artistes de fond de catalogue un peu oubliés, tout simplement parce qu’un de leurs titres, pour une raison x ou y, est dans des playlists qui cartonnent", remarque aussi Alain Lanceron de Warner Classics, qui conclut des "deals" avec chaque plateforme pour être présent dans lesdites playlists et pour "que chaque nouveauté soit un événement" : "Par exemple, le disque de Bertrand Chamayou, qui s’appelle Good Night !, comprend des berceuses, certaines connues et d’autres complètement inconnues. Ce disque rentrait bien dans le mouvement du streaming et a bien cartonné."

Et plus c’est court, plus ça fonctionne, note-t-il : "La durée des titres en streaming est importante, il faut que les musiques fassent à peu près trois ou quatre minutes. Au-delà, c’est plus compliqué.""L’idée, c’est aussi de pouvoir sortir de temps en temps de petits extraits, pour signaler que l’album va arriver", indique également Yannick Fage de Deezer : "C’est un système très 'pop', qui s’applique plus ou moins au classique, mais qui a le mérite d’essayer autre chose."

Malgré le streaming, des artistes à la peine

Mais le boom des écoutes de musique classique en streaming cache une réalité moins rose, sur fond de crise du disque et d’artistes touchés de plein fouet par la crise sanitaire. "Il faut savoir qu’en 2020, pendant trois mois complets, il n’y a eu aucune vente physique, vu que les magasins étaient fermés", signale Alain Lanceron. La fermeture des salles de concert, qui se languissent toujours de spectateurs, pèse également sur les artistes du classique, qui tirent en moyenne 95% de leurs revenus des représentations. 

Dans les écouteurs de Marine, en tout cas, le classique ne connaît pour le moment pas la crise. "J’ai gardé l’habitude de streamer de la musique classique depuis mars et le premier confinement", confie-t-elle : "Ça a donc commencé par Verdi, puis j’ai redécouvert Pierre et le Loup, de Prokofiev. Tout simplement parce que ça apporte de la gaieté. Cela me rappelle aussi quand je l’ai connu, en maternelle. Et ça apporte une note de douceur quand on est coincé chez soi, à cause de la crise sanitaire."

Se pose alors inévitablement la question de l’après confinement, de l’après Covid. "On a cette nouvelle habitude qui s’est mise en place. L’enjeu sera ensuite de trouver les moyens de garder ce public", estime Yannick Fage de Deezer, qui indique que la plateforme travaille en ce moment même sur des méthodes pour séduire une audience encore plus large, les moins de 18 ans notamment. Et Alain Lanceron de Warner Classics de conclure : "Il faut voir l’avenir, tout est encore à écrire. C’est ça qui fait aussi la force, l’intérêt du streaming : le fait qu’on est en train de tout effacer, pour tout reconstruire."