Chostakovitch, Prokofiev, Stravinsky… Les Compositeurs russes face à la Révolution

Les compositeurs russes ont vécu 1917 de plein fouet. Entre exil et ancrage, chacun a affronté la Révolution à sa manière. France Musique vous propose un petit panorama de la musique russe à l’époque du soviétisme.

Chostakovitch, Prokofiev, Stravinsky… Les Compositeurs russes face à la Révolution
Serge Prokofiev, Dimitri Chostakovitch et Aram Khatchatourian (vers 1945), © Getty

Aux premières heures de la Révolution de 1917, les compositeurs russes nourrissent de grands espoirs envers le nouveau régime. Mais les années 1930 bouleversent leurs attentes. Les arts sont totalement repris en main par Staline. Le dictateur impose une doctrine esthétique dès le 23 avril 1932, appelée le réalisme socialiste. Il s’agit de créer pour le peuple et de glorifier le régime en associant « forme nationale » et « contenu socialiste ».

La musique doit être claire, tonale, mélodieuse, parler aux masses. L’Union des compositeurs, un organisme destiné à contrôler et à évaluer les nouvelles compositions, voit le jour. Toute musique jugée « formaliste », c’est-à-dire moderniste, hermétique et « réservée » à une élite occidentale, est rejetée.

Le nationalisme se renforce après la Guerre : en 1948, le manifeste d’Andreï Jdanov, bras droit de Staline, entraîne un nouveau durcissement idéologique. Chostakovitch et Prokofiev, qui sont pourtant les compositeurs officiels, en sont les premières victimes. Paradoxalement, cette période de contraintes s’accompagne d’un moment de création pendant laquelle naissent les plus grandes œuvres du répertoire russe. Il y a ceux qui se soumettent et ceux qui transgressent. Et ce sont d’ailleurs ces derniers que retient l’Histoire.

Il faut attendre la mort de Staline, cinq ans plus tard, pour que les compositeurs retrouvent une partie de leur liberté.

Dimitri Chostakovitch (1906-1975) et « l’enfer de la dualité »

Dimitri Chostakovitch, vers 1954
Dimitri Chostakovitch, vers 1954, © Getty

Compositeur numéro 1 du régime soviétique, oui. Marionnette de Staline, en partie seulement… En 1917, Chostakovitch n’a que onze ans. Autant dire que sa musique est enfant de la Révolution. Et en apparence, le jeune compositeur suit les règles. S’il tente un écart en 1934 avec son opéra Lady Macbeth de Mtsensk, tout d’abord encensé, il est vite rappelé à l’ordre par un article du journal officiel du régime, la Pravda, directement inspiré par Staline. La critique est féroce dès le titre : « Le Chaos remplace la musique ». Le thème est jugé déplaisant, la musique compliquée et inécoutable.

Dès lors, le compositeur semble se plier aux contraintes esthétiques. Tour à tour, ses œuvres chantent la gloire du régime soviétique. Sa 5e Symphonie (1937) retrouve une structure conventionnelle et connaît une grande popularité. Il participe à l’effort de guerre avec sa 7e Symphonie, Leningrad, créée en 1942.

Mais en réalité, Chostakovitch souffre de ce que le musicologue André Lischke appelle « l’enfer de la dualité. Il fait dire à sa musique l’inverse de ce qu’elle dit. Prenez par exemple sa 5e symphonie. Le final sonne comme une apothéose, mais il est en fait une dérision de la musique officielle. Sa violence donne la sensation d’entendre quelqu’un qui se fait taper sur le crâne et qui doit ensuite crier : vive le régime soviétique ! ». De même, il joue sur cette ambiguïté dans sa 10e symphonie, composée à la mort de Staline en 1953. « Le scherzo est un portrait de Staline, poursuit André Lischke. Chostakovitch donne l’impression d’une force qui avance, à la fois hideuse, puissante et grotesque, et que rien ne peut arrêter. » Et pour la première fois, le compositeur utilise sa signature musicale : DSCH (ré, mi bémol, do, si, dans la notation allemande). Comme si une fois le dictateur mort, il pouvait enfin s’affirmer…

Serge Prokofiev (1891-1953) : l’autre figure dominante

Serge Prokofiev en compagnie du cinéaste Serge Eisenstein, 1943
Serge Prokofiev en compagnie du cinéaste Serge Eisenstein, 1943, © Getty

« On ne peut pas travailler comme compositeur pendant une révolution. » En s’exilant en 1917, Prokofiev ne cherche pas à fuir, mais simplement à trouver un endroit où composer sereinement. Il voyage notamment au Japon, aux États-Unis, où son opéra l’Amour des trois oranges (1921) suscite l’intérêt des Américains, et en France.

Mais très vite, la concurrence lui fait de l’ombre. En Occident, il est bloqué entre Stravinsky, cosmopolite et avant-gardiste, et par Rachmaninov, qui jouit du prestige d’être l’interprète du grand répertoire. Nous sommes alors dans les années 1930 et il y a une place à prendre en URSS. Prokofiev est-il rentré par opportunisme ou par nostalgie ? La question fait encore débat. En 1936, il revient définitivement. « Prokofiev arrive combattif, créatif et arrogant, explique André Lischke. Pendant ce temps, Chostakovitch se fait taper sur les doigts. » Les deux musiciens doivent alors se partager la place de compositeur numéro un du régime.

Les premières œuvres soviétiques de Prokofiev sont contestées, comme sa Cantate pour le 20e anniversaire de la Révolution d’Octobre (1936). Pourtant, son style s’inscrit dans la ligne définie par le pouvoir. Œuvres harmonieuses, claires, patriotiques… « Il ne s’est jamais complètement détaché des musiques populaires, même s’il les repense à sa manière. » En témoignent sa 5e symphonie (1945) ou les musiques des films Alexandre Nevski (1938) et Ivan le terrible (1942-1946), films pour lesquels il collabore avec le cinéaste Serge Eisenstein. S’il devient populaire en URSS, la pression du régime, les problèmes de santé et le manque d’argent rendent les dernières années difficiles. Et, coup du sort, Prokofiev s’éteint le 5 mars 1953, quelques heures avant Staline.

Igor Stravinsky (1882-1971) : la rupture totale

Igor Stravinsky, 1948
Igor Stravinsky, 1948, © Getty

Stravinsky n’aura pas attendu la chute du tsarisme pour quitter sa patrie. En 1917, il est en France et dans les années 1920, il arrive aux États-Unis, deux pays dont il devient citoyen par la suite. Et en 1929, à la mort de Serge de Diaghilev, le grand maître du ballet russe à qui il doit sa célébrité – ils ont notamment collaboré sur Petrouchka (1911), Le Sacre du Printemps (1913), L’Oiseau de feu (1910), Pulcinella (1919), Les Noces (1923) – Stravinsky rompt avec la musique russe. « Son attachement affectif à la Russie s’est musicalement épuisé à partir des années 1920 » souligne André Lischke.

Le compositeur s’inspire alors des musiques modernes. Il s’essaie au jazz dans Histoire du soldat (1918), s’inspire du classicisme occidental dans son Apollon musagète (1928), s’intéresse à la musique sérielle, se rapproche du formalisme... « Il choisit toujours des thèmes universels, objectifs et non nationaux, selon André Lischke. On l’a souvent comparé à Picasso dans sa capacité à s’adapter à tous les styles. »

Pour Stravinsky, renouvellement et tradition vont de pair. Ce pourquoi il se sent aussi étranger vis-à-vis des Russes du XIXe siècle que des Soviétiques. « La Russie n’a vu que conservatisme sans renouvellement ou révolution sans tradition », explique le compositeur dans sa Poétique musicale. Et selon lui, l’artiste doit se tenir en-dehors de la politique.

Serge Rachmaninov (1873-1943) et la douleur de l’exil

Serge Rachmaninov
Serge Rachmaninov, © Getty

« En ayant perdu son pays, il a perdu l’envie de composer », constate André Lischke. En 1917, Rachmaninov compte une quarantaine d’œuvres à son répertoire. Il est à la moitié de sa carrière, mais n’en écrira plus que six, dont la Rhapsodie sur un thème de Paganini (1934) et les Danses symphoniques (1940).

Le 23 décembre 1917, il quitte la Russie pour toujours. Il arrive à New York un an plus tard où il donne vingt-cinq récitals à l’occasion d’une tournée. Vivant de sa carrière de pianiste, il délaisse la direction d’orchestre, met la composition de côté. Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard qu’il reprend son 4e concerto pour piano, resté inachevé. Mais, malgré plusieurs révisions, l’œuvre est incomprise et jugée moins spectaculaire que les deux concertos qui l’ont précédée.

Nostalgique et réfractaire à la modernité, Rachmaninov se tient à l’écart des mouvements d’avant-garde. Si des compositeurs comme Stravinsky prennent leurs distances avec lui, ils lui envient néanmoins sa grande aisance mélodique.

Khrennikov, Kabalevski, Khatchatourian : les bons élèves du soviétisme

Tikhon Khrennikov
Tikhon Khrennikov, © Getty

La musique de Tikhon Khrennikov (1913-2007) est celle que Staline attend d’un compositeur. Son opéra Dans la tempête (1939) mêle à la fois rythmes de marche, chœurs populaires, chants révolutionnaires et moments de lyrisme. « On a tout au moment où on s’attend à l’avoir » précise André Lischke. Nommé à la tête de l’Union des Compositeurs en 1948, il devient une sorte de « cerbère » et instaure une « terreur idéologique ». Son influence est telle qu’il est même redouté par Chostakovitch et Prokofiev !

Dimitri Kabalevski, 1972
Dimitri Kabalevski, 1972, © Getty

Autre compositeur important pendant les années soviétiques, Dimitri Kabalevski (1904-1987) a précédé Khrennikov au poste de secrétaire général de l’Union des Compositeurs. Sa musique, mélodieuse et académique, plaît au régime. En 36 ans, il reçoit 18 prix officiels. Par leur valeur pédagogique, ses œuvres l’aident à se forger une réputation, en particulier ses œuvres pour piano comme son 1er Concerto (1928) et ses deux Sonatines (1930-1933).

Aram Khatchatourian, vers 1955
Aram Khatchatourian, vers 1955, © Getty

D’origine arménienne, Aram Khatchatourian (1903-1978) a quant à lui joué sur la couleur locale de sa musique pour entrer dans les bonnes grâces des Soviétiques. Il s’inspire ainsi des ashougs, chanteurs populaires arméniens. Sa renommée s’accroît avec son ballet Spartacus (1954), empreint d’idéologie soviétique par son thème, la révolte des esclaves contre l’Empire romain. Mais peu à peu, il met en cause l’Union des compositeurs et sa manière de restreindre les libertés.