Comment six femmes ont inspiré l’oeuvre de Francis Poulenc

Portrait de six femmes ayant considérablement marqué l’oeuvre de Francis Poulenc, ainsi que la vie culturelle et artistique du XXe siècle.

Comment six femmes ont inspiré l’oeuvre de Francis Poulenc
Francis Poulenc et Wanda Landowska, en 1930, © Getty / Ullstein bild

Depuis ses premières années de jeune compositeur jusqu’à sa mort en 1963, le compositeur Francis Poulenc a traversé d’importantes révolutions culturelles : le cubisme de la ‘bande à Picasso’, le surréalisme d’André Breton, les Ballets Russes de Serge Diaghilev ou encore les spectacles des Folies Bergères sous la direction de Paul Derval.

Or, dans la ‘bande à Picasso’, on trouve aussi Marie Laurencin, artiste-peintre. Parmi les premières plumes surréalistes, n'oublions pas celle de Raymonde Linossier, amie d’enfance de Francis Poulenc, et aux Folies Bergères se fait remarquer la future muse du compositeur, Denise Duval.

A travers ces six portraits de femmes ayant croisé et inspiré Francis Poulenc, on découvre des personnalités d’exception, aussi modernes et audacieuses que le compositeur du célèbre opéra Le Dialogue des Carmélites.

Dans la librairie d’Adrienne Monnier

Adrienne Monnier dans sa librairie, 'La Maison des Amis des Livres', en 1926.
Adrienne Monnier dans sa librairie, 'La Maison des Amis des Livres', en 1926., © Getty

1917. Théâtre du Vieux-Colombier, à Paris. On donne la Rhapsodie Nègre, une oeuvre pour voix et orchestre composée par un certain Francis Poulenc. Parmi les spectateurs enthousiastes, une femme : Adrienne Monnier. Son nom est peut-être peu connu aujourd’hui, pourtant elle a côtoyé les plus grands écrivains de son temps : Louis Aragon, Ernest Hemingway, Nathalie Sarraute, André Breton, Jacques Prévert, Guillaume Apollinaire...

Deux ans plus tôt, en 1915, Adrienne Monnier achète un petit local au 7, rue de l’Odéon et fonde une librairie, La Maison des Amis des Livres. Elle a seulement 23 ans et porte déjà une intime conviction : on ne peut acheter un livre sans l’avoir déjà lu. C’est pourquoi elle organise un système de prêt, de bibliothèque, et prend à cœur d’orienter les lectures de chacun de ses clients.

Très vite, elle se lie d’amitié avec les artistes qui fréquentent sa boutique et organise des soirées littéraires, de petites expositions et des concerts. En quelques mois seulement, La Maison des Amis des Livres devient le repère des Potassons (surnom que se donnent les habitués), un important lieu d’échange et de création qu’affectionne particulièrement le jeune Francis Poulenc.

« Que de souvenirs rares et merveilleux je dois à cette amitié ! C’est rue de l’Odéon que j’ai eu le privilège de rencontrer plusieurs fois Apollinaire. [...] C’est là, enfin, qu’escorté par Breton et Aragon, que m’apparut, pour la première fois, Paul Eluard qui a joué un tel rôle dans ma vie » (Francis Poulenc, dans un numéro spécial de la revue Mercure de France consacré à Adrienne Monnier, paru en 1956).

Denise Duval, la Voix humaine

Denise Duval et Francis Poulenc lors de l'enregistrement de l'émission "Livre d'or de Paris Inter", Salle Gaveau de Paris, 1960.
Denise Duval et Francis Poulenc lors de l'enregistrement de l'émission "Livre d'or de Paris Inter", Salle Gaveau de Paris, 1960. , © AFP / Louis Joyeux / Ina

Plus encore qu’une chanteuse, Denise Duval est une excellente interprète. Elle qui a débuté sa carrière aux Folies Bergères se distingue sur scène par son grain de folie et son talent de comédienne. De quoi inspirer Francis Poulenc, qui fait d’elle sa soprano de prédilection.

Afin de préparer son rôle dans le Dialogue des Carmélites (1957), Denise Duval part observer les sœurs du couvent de Compiègne, préparant son interprétation de la même manière qu’une actrice de film, quand bien même le personnage qu’elle doit incarner lui a été écrit sur-mesure. Car Poulenc compose pour la voix de sa Duval et, quelques années plus tôt, elle a déjà créé le rôle de Thérèse dans Les Mamelles de Tirésias. En 1957, elle est donc Blanche de la Force dans le Dialogue, et deux ans plus tard, la fameuse femme seule en scène de La Voix Humaine.

« Poulenc me trouvait rigolote [...] je lui disais ses quatre vérités et ça lui plaisait » (Libération, le 6 novembre 2004, entretien réalisé par Eric Dahan).

Mais Denise Duval n’a pas seulement été la Voix de Francis Poulenc. Elle a aussi tenu de nombreux rôles principaux, dans le Pelléas et Mélisande de Debussy, la Tosca de Puccini, L’Heure Espagnole de Ravel… Jusqu’en 1965, date à laquelle elle met fin à sa carrière pour des raisons de santé. Les publics de l’Opéra de Paris, de la Scala de Milan ou encore du Carnegie Hall de New York, auront eu l’occasion d’applaudir son énergie et son mordant.

Le coup de pinceau de Marie Laurencin

Portrait non daté de Marie Laurencin / "Le Baiser", 1927
Portrait non daté de Marie Laurencin / "Le Baiser", 1927 , © AFP

L’Histoire n’aura pas retenu son nom au même titre que Picasso ou Matisse, pourtant l’artiste-peintre Marie Laurencin a fait partie de cette même génération d’artistes modernes, précurseurs. Elle laisse derrière elle une oeuvre importante : près de 200 peintures à l’huile, 300 gravures, de nombreux dessins ainsi que des décors de scène.

Ne se contentant pas d’être reconnue et saluée dans un milieu majoritairement masculin, Marie Laurencin aspire à abolir les frontières établies entre les arts. C’est ainsi qu’elle conçoit les décors et costumes des Biches (1924), un spectacle de la célèbre compagnie des Ballets Russe dont la musique est signée Poulenc. Le compositeur est aussitôt séduit par le style libertin de l’artiste et se félicitera, quelques années plus tard, de retrouver cette fantaisie en la personne de Louise de Vilmorin.

Les fantaisies littéraires de Louise de Vilmorin

Louise de Vilmorin, le 1er avril 1960, à l'aéroport d'Orly.
Louise de Vilmorin, le 1er avril 1960, à l'aéroport d'Orly., © AFP

Louise de Vilmorin aura fait tourner bien des têtes : André Malraux, Antoine de Saint-Exupéry, Gaston Gallimard, Orson Welles ou encore Léo Ferré… Elle est belle et talentueuse, poète et voyageuse. Francis Poulenc la considère comme l’égale littéraire et féminin de Paul Eluard, et choisit de mettre en musique plusieurs de ses textes, dont les fameuses Fiançailles pour rire (1939).

Ces fausses fiançailles font ironiquement référence à son mariage manqué avec Antoine de Saint-Exupéry, un mariage auquel la famille bourgeoise de la jeune femme s’est opposée. Telle est la marque de fabrique de Louise de Vilmorin : raconter avec recul et légèreté, faire sourire, quitte à provoquer.

Eau-de-vie ! Au-delà !
À l'heure du plaisir,
Choisir n'est pas trahir,
Je choisis celui-là.

Disparue en 1969, Louise de Vilmorin laisse à la postérité un chef d’oeuvre de la littérature, Madame de (1950), ainsi que de nombreuses poésies qui vivent et résonnent encore grâce aux mélodies de Francis Poulenc.

Le clavecin de Wanda Landowska

La pianiste et claveciniste Wanda Landowska, en 1942.
La pianiste et claveciniste Wanda Landowska, en 1942., © Getty / Hulton Archive

En 1923, Francis Poulenc rencontre par l’intermédiaire de la princesse de Polignac la plus grande clavecinistes de son époque, Wanda Landowska. « J’ai eu pour elle autant de respect artistique que d’humaine tendresse. C’est elle qui m’a donné la clé de l’oeuvre de clavecin de Bach. C’est elle qui m’a appris tout ce que je sais des clavecinistes français », raconte le compositeur, en entretien avec son ami Stéphane Audel.

Wanda Landowska est une pianiste et claveciniste hors pair, spécialiste du répertoire pour clavier de Jean Sébastien Bach. Mais l’activité scénique ne suffit pas à la musicienne, elle se mobilise en faveur de l’enseignement, du renouveau de la musique ancienne et de la promotion du répertoire pour clavecin. C’est ainsi qu’elle demande à ses contemporains de composer pour son instrument de prédilection, passant notamment commande à Francis Poulenc d’une oeuvre pour clavecin. Ce sera le Concerto Champêtre, que Wanda Landowska crée le 3 mai 1929, à la Salle Pleyel.

L’éternelle amitié de Raymonde Linossier

Amie proche de Francis Poulenc et Léon-Paul Fargue, Raymonde Linossier était surnommée "La Violette Noire" par ce dernier.
Amie proche de Francis Poulenc et Léon-Paul Fargue, Raymonde Linossier était surnommée "La Violette Noire" par ce dernier. , © Getty

« Raymonde Linossier [...] a été le guide spirituel de mon adolescence » écrit Francis Poulenc. Car en plus d’être une amie fidèle de bon conseil, Raymonde Linossier, que Poulenc connait depuis l’enfance, est une personnalité érudite et littéraire, auteure du (court) roman surréaliste Bibi-la-Bibiste (1918). On l’a pourtant peu évoquée jusqu’à ce que la chercheuse Sophie Robert ne se penche sur sa vie et publie ses travaux en 1999.

L’écrivain Léon-Paul Fargue la surnommait la Violette noire, car sa vie était emplie de mystères, d’activités plus ou moins cachées. Alors que chez les Linossier, famille bourgeoise de la région lyonnaise, les filles se marient tôt, Raymonde, elle, s’engage comme aide-infirmière pendant la Première Guerre mondiale et s’écarte ainsi du droit chemin familial.

Après la guerre, elle poursuit des études de droit à Paris et concentre son travail sur la défense des prostituées, tout en participant au Conseil National des Femmes. Mais si ces activités semblent déjà bien absorbantes, elles ne représentent pourtant qu’une part des centres d’intérêts et engagements de la jeune femme. Passionnée par les civilisations orientales, Raymonde Linossier entre en 1926 au service photographique du Musée Guimet, le musée national des arts asiatiques.

En 1928, par l’intermédiaire d’une lettre adressée à la soeur de Raymonde, Francis Poulenc demande son amie en mariage. Etait-il amoureux ? Cédait-il à la pression sociale qui pesait sur lui à cause de ses relations homosexuelles ? On ne peut vraiment savoir, et si cette idée de mariage crée un froid entre les deux amis, Poulenc n’oubliera jamais Raymonde, ne se séparant jamais de la photo de sa belle Violette noire.