Résistance et contrebande musicale : les musiciens pendant l’Occupation

Pendant la Seconde Guerre mondiale et l'Occupation de la France par l'armée nazie, des musiciens classiques se mobilisent pour affirmer leur liberté de création.

Résistance et contrebande musicale : les musiciens pendant l’Occupation
Février 1941. Des drapeaux nazis accrochés à la façade du Palais Garnier (Paris). , © Getty / Mondadori Portfolio

Juillet 1940. Le nord et l’ouest de la France sont désormais sous l’égide des forces du IIIe Reich et le gouvernement du maréchal Pétain administre l’Hexagone. L’Occupation de la France par l’Allemagne va durer quatre ans. 

La vie quotidienne s’en trouve bouleversée : pénuries, contrôles et couvre-feu ; comment oublier que le pays subit désormais le joug de l’armée nazie ? D’un point de vue musical, en revanche, l’Occupant et le gouvernement Pétain entretiennent l’illusion d’une grande liberté, d’une vie culturelle et musicale qui continuerait comme en temps de paix. 

Il n’en est pourtant rien. Œuvres bannies ou censurées, compositeurs interdits d’exercer ou forcés de s’exiler, propagande culturelle ou intellectuelle : l’effet de la dictature est bien présent et provoque de multiples réactions parmi lesquelles, en première ligne, celle des musiciens. 

Darius Milhaud, compositeur français, est forcé de fuir la France dès 1940 car catégorisé comme « musicien juif » et compositeur d' « art dégénéré » par les nazis.
Darius Milhaud, compositeur français, est forcé de fuir la France dès 1940 car catégorisé comme « musicien juif » et compositeur d' « art dégénéré » par les nazis. , © Getty / Ted Streshinsky Photographic Archive

Censure et propagande 

Dès le lendemain de l’Armistice, le 23 juin 1940, Adolf Hitler visite l’Opéra de Paris. L’institution musicale est très vite autorisée à reprendre son activité habituelle et devient même un haut lieu de la stratégie de propagande nazie. Car l’Opéra est fréquenté par les classes bourgeoises ; et c’est bien l’élite du pays qu’il s’agit de convaincre ou de séduire pour l’Occupant. 

Par le biais de la musique classique, les dignitaires nazis tentent de montrer un tout autre visage de la culture germanique, celui des grands écrivains, du génie célébré de Mozart et Beethoven. Au Palais Garnier, par exemple, la saison s’ouvre avec La Damnation de Faust d’Hector Berlioz, adaptation lyrique et française du Faust de Goethe.

De son côté, le régime de Vichy promeut la « Révolution nationale » ; un projet politique et culturel fondé sur « un Etat autoritaire, hiérarchique et social » ainsi que sur la ruralité et le nationalisme. Pour promouvoir ce nationalisme, certains compositeurs français sont hissés au rang de modèles. Le gouvernement Pétain se réapproprie par exemple l’oeuvre et le personnage de Claude Debussy, représentant de la « tradition musicale française ». 

D’un côté la propagande, de l’autre la censure. Beaucoup d’œuvres sont interdites d’exécution : celles composées par les musiciens juifs , celles créées par des artistes  en exil ou encore celles jugées ‘décadentes’, telles que le jazz ou la musique moderne de Stravinsky

Les deux Opéras

A l’Opéra de Paris certains profitent du nouveau régime pour asseoir leur influence ou propulser leur carrière. C’est le cas du danseur et chorégraphe Serge Lifar, dont l’opportunisme le conduit parmi les artistes les plus sollicités de l’Occupation, ainsi qu’en Allemagne, où il entreprit plusieurs tournées.

En août 1942, Lifar chorégraphie un ballet de Francis Poulenc, Les Animaux Modèles, ballet qui nous permet d’aborder un autre aspect de l’Opéra pendant la guerre, celui de la résistance. Car dans la partition des Animaux Modèles, Poulenc glisse quelques clins d’oeils patriotiques et notamment la mélodie d’un célèbre chant français, L’Alsace et la Lorraine

Si cet acte de résistance musicale passe inaperçu le soir de la création, le 8 août 1942, il témoigne cependant d’un certain esprit d’insoumission parmi bon nombre de musiciens. 

C’est des contrebandiers ! 

Difficile de faire acte de résistance entre les murs du Palais Garnier, face à un public souvent rempli d’officiers allemands. Les quelques notes de L’Alsace et la Lorraine disséminées par Francis Poulenc sont une sacrée preuve d’audace. Mais pour Poulenc comme pour ses complices, le plus important se déroule à l’extérieur de l’Opéra.

Francis Poulenc, Roger Désormière, Irène Joachim, Charles Munch, Georges Auric… Ils sont une trentaine d’artistes à s’être regroupés sous le nom de Front National des Musiciens. Entre mai 1941 et la Libération, ce Front s’emploie à défendre la musique française et promouvoir la création musicale. 

« Mais que peut-on faire si on n’a pas le cœur ou la possibilité de rejoindre les Francs-Tireurs ? [...] Eh bien, on peut toujours commencer par refuser à l’ennemi toute collaboration, même si elle n'apparaît que ‘purement musicale’. » (*)  

(*) Extrait d’un éditorial paru en 1942 dans le numéro 3 de la revue clandestine Musiciens d’aujourd’hui.

Comme Poulenc avec L’Alsace et la Lorraine, ces musiciens esquissent des fragments d’air patriotiques dans l’exécution d’œuvres autorisées. Il défendent par ailleurs le patrimoine musical français, se réapproprient les œuvres germaniques instrumentalisées par le Reich et dénoncent la propagande culturelle nazie ou vichyste par le biais d’une revue clandestine.

A l’instar des célèbres Concerts de la Pléiade - des concerts clandestins qui permettent la création d’une centaine d’œuvres pendant l’Occupation - les musiciens du Front organisent des concerts secrets durant lesquels ils font jouer des œuvres interdites ou entendre de nouvelles compositions françaises. 

Les musiciens résistants portent par ailleurs une attention toute particulière à leurs collègues juifs ou exilés, leur permettant de continuer à travailler ou de composer sous des pseudonymes. Joseph Kosma, par exemple, interdit d’exercice professionnel, peut signer la musique du film Les Enfants du Paradis, chef d’oeuvre du réalisateur Marcel Carné sorti en 1944, grâce au soutien de son ami Jacques Prévert.

C’est également grâce à la solidarité de Prévert envers Kosma qu’est née la célèbre chanson Les Feuilles Mortes, standard du répertoire francophone et du jazz. Composée par Joseph Kosma pour le film Les Portes de la nuit (1946), cette chanson est un exemple de l’important héritage laissé par les musiciens de la Résistance.