Rencontre avec Colette Maze, pianiste de 103 ans, élève de Cortot et passionnée de Debussy

Âgée de 103 ans, Colette Maze sort un disque autour des œuvres de Debussy, Mompou, Ginastera et Piazzolla. Ancienne élève d’Alfred Cortot, la musicienne continue de jouer tous les jours du piano, son élixir de vie.

Rencontre avec Colette Maze, pianiste de 103 ans, élève de Cortot et passionnée de Debussy
Colette Maze en mai 2018 dans son appartement parisien., © Radio France / Aliette de Laleu

Un coup de sonnette et quelques secondes plus tard, une voix vive nous lance : « Quatorzième étage ! ». Colette Maze nous ouvre la porte de son appartement parisien dans un grand sourire, se dirige d'un pas allant à son piano et s'installe sur le tabouret. A 103 ans, la pianiste continue de jouer, plusieurs heures par jour, des œuvres qu’elle connaît depuis longtemps… Debussy, Brahms, Schumann, Piazzolla. 

Ancienne élève d’Alfred Cortot à l’Ecole Normale de Musique de Paris, Colette Maze est devenue à son tour professeur de piano. Ce n’est qu’en 2001 qu’elle enregistre son premier disque, déjà des œuvres de Claude Debussy, un de ses compositeurs favoris. Pour cette année 2018, qui marque le centenaire de la mort de Debussy, la pianiste a voulu lui rendre hommage une nouvelle fois en lui consacrant un autre disque. Rencontre avec une pianiste centenaire. 

France Musique : Quel âge avez-vous ? 

Colette Maze : J’ai l’âge de mon cœur. Mais à partir de 62 ans on ne le dit plus ! 

Pouvez-vous nous raconter votre premier souvenir musical ?

Je me souviens des chansons militaires de la guerre de 14. A ce moment-là, il y avait des chanteurs dans la rue. Quand mes parents sortaient le soir, nos domestiques descendaient pour acheter les partitions et on chantait. Elles étaient heureuses comme tout.

Comment avez-vous commencé le piano ? 

J’ai de vagues souvenirs… C'était quand je devais avoir 4 ans, je reproduisais les musiques que jouaient les garçons de l’étage du dessus. On s’est dit : « Tiens, elle a de l’oreille » et on m’a donné un professeur, très quelconque. Ensuite, j’ai été auditionnée par Alfred Cortot à l’Ecole Normale de Musique où je suis entrée dans la classe de Jeanne Blancard. 

En sortant vous étiez pianiste et professeur de piano ? 

J’adorais jouer, entrer dans l’univers d’un musicien, mais pour gagner sa vie il fallait aussi être prof. Donc on m’a donné une classe à l’Ecole Normale. C’était intéressant, j’avais des élèves qui venaient de partout. On essayait d’abord de leur donner le goût de la musique, de l’interpréter, de réfléchir : pourquoi cette musique est écrite ? On évitait de les embêter avec la technique. La première chose était de leur faire vivre l’univers poétique. 

Une méthode que vous avez reçu d’Alfred Cortot… 

Oui. Pendant ses cours d’interprétation, Cortot nous demandait de faire tout un travail sur les morceaux : la vie du compositeur, comment le morceau était composé, quels moyens techniques sont utilisés pour le réaliser... C’était bien plus intéressant que d’être une bête à concours et de jouer brillamment. Il fallait vraiment entrer dans la musique, expliquer pourquoi on ressentait telle chose, comment la traduire en musique et avec quelle technique.

Quel souvenir gardez-vous de Cortot ? 

Un souvenir formidable. C’était un mage. Quand il rentrait avec sa coiffure, sa voix (il avait une voix grave extraordinaire) c’était un sacré personnage.

Et vous avez aussi côtoyé Nadia Boulanger. Comment la trouviez-vous ? 

Un peu sèche, j’en avais très peur. C’était une grande dame mais je n’étais pas à l’aise. Avec Cortot, c’était différent. Un jour, je devais jouer une sonate de Chopin juste après un Anglais. L’élève était très rigide, très froid. Quand c’était mon tour j’étais ridicule car je faisais tout le contraire, or ce n’était pas mieux. Et Cortot de sa belle voix grave me dit : « Mademoiselle, vous le jouez un peu trop comme si nous étions à la Comédie Française ». On fait souvent le contraire de ce que l’on nous dit, non ? De ce que nos parents nous ont appris ? 

Vous jouez tous les jours du piano pendant 4 heures, au moins… Est-ce que vous arrivez à déchiffrer de nouvelles partitions ? 

Oh non, je rejoue. Je suis un peu paresseuse. Mais il faut toujours garder un entretien technique. Comme une danseuse, si elle ne fait pas sa barre tous les jours, elle ne danse pas le soir. Nous c’est pareil, il faut travailler les difficultés pour y arriver. 

Vous avez une petite routine ? 

Une routine ? Non, je suis un peu trop fantaisiste. Il faudrait faire une gymnastique tous les jours pour avoir les abdos en forme, mais je ne le fais pas parce que je ne suis pas assez ordonnée... Cependant je joue tous le temps, ou au moins dès que je peux. 

Vous parliez de danse… Est-ce que vous en avez fait ? 

Je ne prenais pas de cours de danse classique mais d’expression corporelle libre. Cela m’a aidé à être plus souple dans mon jeu. Je continue à veiller à mes articulations, en suivant la gymnastique Cortot. Il était allé en Hongrie et avait rencontré une dame qui lui avait fait faire du yoga, et c’est à partir de cette rencontre qu’il s’est mis à penser sa méthode. Par exemple, il m'a appris qu'on ne doit pas taper le piano : on le caresse, on le joue, on le fait vibrer. 

Il faut travailler sa palette sonore comme un peintre travaille sa palette de couleurs. Au conservatoire, de mon temps, ce n’était pas comme ça. On jouait, on levait les doigts, on les baissait, mais on ne parlait pas de souplesse. Beaucoup d’élèves s’arrêtaient de jouer car on leur demandait des efforts qu’ils faisaient avec raideur, ce qui les bloquaient complètement. C’est comme quand on marche, le pied qui n’est pas posé à terre doit être souple, sans quoi on est coincé au bout de 5 minutes.

Comment avez-vous découvert la musique de Claude Debussy ?

Je n’ai pas beaucoup de souvenirs, mais je sais que j’ai tout de suite été prise. J’aime la nature, l’eau, les fleurs. Pas la nature comme une bonne marche au soleil, mais la nature au sens poétique du mot. Le soir, la vie, quand tout s’éveille... Il y a des moments extraordinaires dans la nature, il y a toute une poésie, un langage ! Quand j’étais jeune, je rêvais beaucoup, je me voyais avec un beau jeune homme adorable, dans une merveilleuse nature. Mais ça, c’est dans les rêves, la réalité ça n’est pas toujours pareil. 

Comment interprétez-vous l’oeuvre de Debussy ? 

Avec Debussy il y a une certaine façon de caresser le piano. Autant avec Bach, c’est costaud, autant avec Debussy c’est fluide. Il caresse les feuilles, les oiseaux, les cours d’eau, les Reflets dans l’eau comme il l’a écrit. C’est une technique spéciale. Il y a un toucher spécial. Cortot a fait un travail extraordinaire sur ce plan-là. L’attaque, il faut la faire vibrer, on soulève légèrement le doigt et la note continue de vibrer. Après, chaque pianiste possède son système, ses doigts, son imaginaire. 

A quoi pensez-vous quand vous jouez ? 

Je me mets dans l’ambiance. Quand je joue Reflets dans l’eau de Debussy, je pense à mon enfance. Je faisais beaucoup de canoë, c’était merveilleux. On entrait dans de petites rivières, il y avait des oiseaux, des saules pleureurs, des pêcheurs qui nous regardaient de travers parce qu’on les dérangeait. C’était une vraie poésie de la nature, tellement importante pour moi. Ce n’était pas de la poésie dans les recueils, c’était du vécu. 

La nature ne vous manque-t-elle pas trop ici, à Paris ? 

Quand j’étais dans l’Yonne, elle était au bout du jardin. Ici, j’ai une chance extraordinaire car depuis mon appartement je vois la Seine. Je peux la regarder, voir le soleil, la lune qui miroite, c’est vivant et ce n’est jamais la même chose. Aujourd’hui, c’est gris, mais demain ce sera différent.

Est-ce que vous prenez le temps d’écouter de la musique ? 

Pas assez ! Je suis amenée à travailler tout le temps mon piano car ce n’est jamais assez bien. C’est bête, le soir je devrais en profiter pour écouter de la musique mais je ne le fais pas assez. 

Avez-vous d’autres compositeurs de cœur ? 

J’aime beaucoup Brahms, les Espagnols. Je ne suis pas Beethovenienne, il est trop grand pour moi ! J’aime beaucoup Schumann, c’est peut-être mon préféré, parce qu’il est fou. C’est extraordinaire, il y a un éclat, il déborde ! [Elle se met à jouer une Romance de Schumann] J’aime beaucoup cette oeuvre car on entend deux voix, deux voix qui s’enlisent, qui s'étreignent, qui marchent ensemble dans la vie. Deux personnes qui s’aiment. C’est tellement difficile à trouver. 

Pourquoi ? 

Quand on a 18 ans, on pense qu’on va rencontrer cet homme qu’on vous décrit dans les romans, or c'est tellement difficile de le trouver. Ecouter Schumann me plaisait beaucoup car c’était comme écouter deux voix, deux personnes qui chantent ensemble à l’unisson dans la vie, un rêve que font beaucoup de gens. 

Vous l’avez trouvé cet homme que vous décrivez ?

Je cherche toujours [elle rigole] ! Non, il y avait des illusions, et puis plus rien. Mais je pense qu’on ne trouve jamais complètement : on a des brides, des moments, mais c’est éphémère. Tout est éphémère. 

Mes parents voulaient que je me marie avec un homme riche et ne voulaient pas que je joue du piano. Quand je pense que j’ai refusé un homme des 200 familles, c’est-à-dire un homme qui venait des 200 familles les plus riches de France ! On m’avait présenté ce monsieur, il avait des guêtres, un fume-cigarette, et me parlait de chasse-à-cour. Ça n’a pas marché. J’ai dit non à mes parents. Ils n’étaient pas contents car c’était un beau parti… Et pour une fois que le mec (sic) disait oui !

Après ce refus, vous avez eu un mariage d’amour ? 

Non, hélas, non. Par amour j'ai eu un enfant naturel, ce qui était inadmissible dans ma famille bourgeoise. Après ça, je n’ai pas pu assister au mariage de mon frère, j’étais rejetée. La brebis galeuse. J’ai élevé mon fils seul et j’ai fait un mariage de raison. Les gens étaient contents, c’était un très vieux monsieur, qui avait beaucoup de qualité, un homme très bien. Au final, chacun son parcours.