Monsieur Croche : quand Debussy devient critique musical

À partir de 1901, Claude Debussy se prête au jeu de la critique musicale et se crée un double du nom de Monsieur Croche. Incisif et sarcastique, celui-ci affirme haut et fort ses convictions et n’a pas sa langue dans sa poche.

Monsieur Croche : quand Debussy devient critique musical
Portrait de Claude Debussy, vers 1890, © Getty / Paul Robier

S’imposant comme le compositeur français le plus important au début du XXe siècle, Claude Debussy reste, aujourd’hui encore, l’un des plus joués et des plus appréciés des mélomanes.

En 1901, il n'est pas encore au faîte de sa gloire mais a déjà composé de nombreuses mélodies (Cinq poème de Charles Baudelaire, Chansons de Bilitis…), les Arabesques pour piano ainsi que plusieurs œuvres pour orchestre comme ses Nocturnes et le Prélude à l’après-midi d’un faune. Il termine également la composition de son opéra Pelléas et Mélisande, créé l'année suivante sur la scène de l'Opéra Comique.

En parallèle de ses compositions, il démarre une activité de critique musical, et rédige pour des revues qui circulent dans les milieux intellectuels et les salons mondains.

Debussy, critique musical

Claude Debussy invente le personnage de Monsieur Croche dans le cadre de son activité de critique, qu’il débute en avril 1901. A cette époque, il est sollicité par les fondateurs de La Revue blanche, qui paraît depuis 1891, pour donner son point de vue sur l’actualité musicale parisienne. Séduit par le ton libre et hétérogène de la revue, Debussy accepte l’offre.

C’est ainsi que, tous les 15 jours, il livre une chronique musicale au ton pour le moins inhabituel. Dès son premier papier, le musicien avertit les lecteurs : « On trouvera donc à cette place des impressions sincères et loyalement ressenties, beaucoup plus que de la critique ». Loin de l’objectivité revendiquée par les critiques habituelles, Debussy assume un ton totalement subjectif.

L’auteur met également en garde ceux qui attendraient de lui une revue exhaustive des événements musicaux : « Je parlerai fort peu des œuvres consacrées, soit par le succès, soit par la tradition ». Il écrit uniquement sur ce qu’il l’intéresse. Son but n’est pas d’informer ses lecteurs mais plutôt de propager ses idées sur des sujets aussi divers que la symphonie, l’opéra, la musique de Wagner, le Prix de Rome ou encore la musique de plein air. Plus que pour ses analyses d’œuvres, les critiques de Debussy sont précieuses pour connaître ses conceptions musicales, sa pensée.

Portrait de Monsieur Croche :

Prénom : inconnu
Nom : Croche
Âge : inconnu
Adresse : vraisemblablement quelque part dans Paris
Profession : antidilettante.

« Antidilettante », en voilà un drôle de métier ! En quoi consiste-t-il ? Difficile à dire… Si le dilettante désigne celui « qui s'adonne à une occupation, à un art en amateur, pour son seul plaisir » (Larousse), l’antidilettante doit donc désigner le non-amateur de musique. Pourtant, Monsieur Croche aime la musique, c’est même son principal sujet de conversation. Mais pour lui, ce n’est donc pas un divertissement fantaisiste, mais une affaire sérieuse.

Un mélomane exigeant

Ce singulier personnage s’exprime publiquement pour la première fois le 1er juillet 1901, dans la tribune musicale de La Revue blanche, l’« une des meilleures revues du monde littéraire et artistique parisien », selon le musicologue François Lesure dans son livre Claude Debussy chez Fayard.

Pour sa première intervention, Monsieur Croche frappe fort et s’en prend d’emblée au public des salles de concerts, qui lui semble souvent peu concerné par ce qu’il entend. « Ces gens, monsieur, ont toujours l’air d’être des invités plus ou moins bien élevés : ils subissent patiemment l’ennui de leur emploi, et s’ils ne s’en vont pas, c’est qu’il faut qu’on les voie à la sortie ; sans cela, pourquoi seraient-ils venus ? » écrit le critique.

Les compositeurs aussi en prennent pour le grade : Monsieur Croche n’aime pas la facilité, ni le conformisme, et fustige ceux qui se reposent sur leurs acquis. Il leur reproche notamment d’être trop savants, de ne pas écouter assez la musique « qui est inscrite dans la nature ». Lui-même se targue de n’être pas musicien car il « n’aime pas les spécialistes ». En effet, « se spécialiser, c’est rétrécir d’autant son univers », affirme-t-il.

La Revue Blanche, illustration de Toulouse-Lautrec, 1895
La Revue Blanche, illustration de Toulouse-Lautrec, 1895

Monsieur Croche et son double

L’invention de Monsieur Croche permet à Debussy non seulement de rendre ses propos plus percutants mais aussi de varier son style d’écriture, en adoptant la forme d’un dialogue imaginaire avec son personnage, à la manière d’un roman. Pour autant, il ne cherche pas à semer le trouble parmi ses lecteurs, et signe toujours ses articles de son nom.

Debussy s’inspire d’un essai de Paul Valéry, La Soirée avec Monsieur Teste, paru dans une autre revue, Le Centaure, quelques années auparavant. Bien que le compositeur n’ait jamais revendiqué ce modèle, la ressemblance frappe immédiatement l’écrivain : « J’ai la consolation de relire mes ex-œuvres sous la forme de critique musicale. Je t’avoue que je n’aurai jamais deviné ce sort. Je ne sais si tu as lu _l’Entretien avec Monsieur Croche, mais C.A.D._ [Claude Achille Debussy] a lu certainement La Soirée avec Monsieur Teste », écrit Paul Valéry au poète Pierre Louÿs (un ami commun).

Personnage énigmatique, ayant renoncé à toutes vanités pour consacrer son énergie à ses réflexions intellectuelles, Monsieur Teste semble en effet être le frère jumeau de Monsieur Croche.

Monsieur Teste n’avait pas d’opinions. Je crois qu’il se passionnait à son gré, et dans la limite d’un but défini. Qu’avait-il fait de sa personnalité ? Comment se voyait-il ? Jamais il ne riait, jamais un air de malheur sur son visage. Il haïssait la mélancolie.

Monsieur Croche avait une tête sèche et brève, des gestes visiblement entraînés à soutenir des discussions métaphysiques [...]. Il parlait très bas, ne riait jamais, parfois il soulignait sa conversation par un muet sourire qui commençait par le nez et ridait toute sa figure comme une eau calme dans laquelle on jette un caillou.

Une brève carrière

Avec un complice comme Monsieur Croche, on pourrait croire que Debussy a trouvé le moyen de tenir son lecteur en haleine, en proposant à chaque numéro un nouvel épisode relatant leurs échanges fictifs.

L’antidilettante n’a cependant qu’une vie éphémère car Debussy cesse d’écrire pour La Revue blanche au bout de huit chroniques seulement. Huit chroniques au cours desquelles Monsieur Croche n’intervient finalement que trois fois, Debussy préférant écrire, le reste du temps, en son nom propre . C’est que Monsieur Croche est un être insaisissable et ne s’exprime pas sur commande.

Monsieur Croche fut sollicité par un autre cigare et me dit en manière d’adieu : "Pardon, monsieur, mais je ne voudrais pas gâter celui-ci…" (n° du 15 novembre 1901).

L’après Monsieur Croche

L’activité de critique de Debussy ne se résume donc pas aux mises en scène de son personnage.

Deux ans après sa collaboration avec La Revue blanche, Debussy reprend la plume pour le journal Gil Blas (numéros du 12 janvier au 26 juin), dans lequel il écrit toutes les semaines. Son style y est toujours très personnel, même si l’on ne trouve nulle trace de Monsieur Croche.

Un peu plus tard, en 1905, le musicologue Louis Laloy tente de ressusciter Monsieur Croche en proposant à Debussy d’écrire pour le Mercure musical. Mais le compositeur n’apprécie pas pas le ton du journal et décline, ne souhaitant pas voir son nom associé à celui des autres signataires : « A part vous, cher ami, les gens du Mercure musical sont sinistres ; surtout, ils sont terriblement informés, je ne vois vraiment pas ce que ce pauvre Monsieur Croche viendrait faire parmi tant de hardis spécialistes… » (cité dans François Lesure).

C’est seulement en 1912 que Debussy critique finit par reprendre du service, pour la revue mensuelle S.I.M., une activité qu’il interrompt au bout de deux ans.

Rubrique "Musique" du Gil Blas du 12 janvier 1903, dans lequel Debussy intervient pour la première fois
Rubrique "Musique" du Gil Blas du 12 janvier 1903, dans lequel Debussy intervient pour la première fois

Une publication tardive

Dès 1906, le père de Monsieur Croche a l’idée de publier une sélection de ses articles. Il en fait part dans une lettre à son ami Louis Laloy : « Je pense pour l’avenir à une série de notes, opinions, etc., que m’a laissées ce pauvre Monsieur Croche qui a décidé de mourir. […] Il me laisse donc la latitude : soit de publier ces papiers, soit de les brûler. Nous verrons ensemble ce qu’il convient de faire ».

Comme souvent avec Debussy, l’idée met du temps à germer et à se concrétiser. Ce n’est qu’à la fin de 1913 que le manuscrit est déposé chez l’éditeur. Malheureusement, le compositeur ne verra pas son œuvre publiée : alors qu’elle est en cours d’impression, la guerre intervient et il faut attendre 1921, c’est-à-dire après la mort de Debussy (en 1918), pour que paraisse le recueil sous le titre Monsieur Croche antidilettante.

50 ans après, enfin, l’intégralité de son œuvre critique est publiée sous l’appellation Monsieur Croche et autres écrits.

Si l'activité de critique musical de Debussy ne représente finalement qu'une mince partie de son travail, elle aura néanmoins contribué à imposer sa vision de la musique en France et par ce biais, à s'imposer lui-même sur le devant de la scène musicale.