Quelle place pour la musique dans l'univers de Nietzsche ?

Mis à jour le jeudi 26 mai 2016 à 10h54

Nous vous proposons cet été une série consacrée à la philosophie dans la musique et au rapport qu'entretiennent les philosophes avec la musique. Dans ce premier article, il sera question de Friedrich Nietzsche, dont la musique fut source d'inspiration pour nombreux de ses écrits philosophiques.

Quelle place pour la musique dans l'univers de Nietzsche ?
Nietzsche

Nietzsche musicien avant d'être philosophe

« A-t-on remarqué à quel point la musique rend l’esprit libre ? Donne des ailes aux pensées ? Que, plus on devient musicien, plus on devient philosophe ? » Cette déclaration de Nietzsche, extraite du livre Le cas Wagner, fut constatée à travers le prisme de sa propre sa vie. Lorsque l’on prête attention aux détails de la courte existence du philosophe, il est évident de constater que la musique a structuré sa réflexion philosophique, elle l’a « fait » en tant que philosophe.

Durant toute son existence, le jeune Friedrich Nietzsche s’essaye à la composition, sans grand succès. Pour autant, nombreuses ont été ses inspirations, parmi les plus fameuses : Schumann mais surtout Wagner . Ses travaux musicaux ne vont pas être vains, car ils lui permettent de réfléchir au processus de création, et de préparer La naissance de la tragédie enfantée par l’esprit de la musique en 1872. En effet, très tôt Nietzsche ressent le processus de composition comme s’il était un simple médiateur, victime d’une force supérieure à l’œuvre, ne se réduisant qu’à la main qui couche sur le papier la divine inspiration.

Ce ressenti s’exprime dans son premier livre, La naissance de la tragédie, et s’incarne dans la dichotomie Apollon-Dionysos. Dionysos, la force créatrice, sauvage et impétueuse, symbolise son premier contact avec la musique, Apollon viendra avec la maturité. Nietzsche s’avère être un excellent improvisateur, mais se révèle piètre compositeur, si ce n’est dans le domaine du lied, dont les quelques heureux résultats seront offerts en cadeaux à plusieurs proches. La musique le stimule, mais ne trouve pas d’aboutissement, ce qui d’ailleurs le fera longtemps souffrir.

La pensée Nietzschéenne débute grâce à un rapport brut avec la musique, celle qui jaillit de son esprit fécond. Mais c’est surtout son expérience (adulte) en tant qu’auditeur qui le transforme et insuffle une grande maturité à ses écrits. Son premier livre, La naissance de la tragédie, suscite l’intérêt du chef Hans von Bülow pour le jeune professeur. Bien qu’il s’intéresse au philosophe pour ses écrits, Nietzsche, dans un élan de hardiesse, lui soumet l’une des compositions dont il est le plus fier : Manfred-Méditations. Très satisfait du résultat, il avait d’ailleurs pour projet d’achever un triptyque comportant La naissance de la tragédie, encadrée par deux compositions à quatre mains (Nuit de la Saint-Sylvestre et Manfred-Méditation). Or sa quête de légitimité musicale ne le mènera pas bien loin, puisque le chef Bülow lui adressera une réponse cinglante : « Votre Méditation, du point de vue musical, n’a d’autre valeur que celle d’un crime dans l’ordre moral. ».

De même, il offre quelques pièces à Cosima Wagner, et bien que le couple ait tenu le jeune professeur en grande estime, on a retrouvé dans ses journaux les commentaires peu flatteurs de la jeune femme et de son époux à propos de ces œuvres.

Si Nietzsche est conscient de rencontrer quelques difficultés dans le processus de création (il parvient rarement à terminer ses pièces et lorsque c’est le cas, il démontre souvent une grande maladresse), il est néanmoins persuadé que son Oratorio de Noel, fut le précurseur de Parsifal.
Les années 1881-1882 marquent un tournant. D’une part, celui de l’abondance de ses écrits et d’une plus grande maturité philosophique, d’autre part celui du détachement vis-à-vis de l’œuvre wagnérienne. En 1881, Nietzsche découvre Carmen de Georges Bizet . Ce fut pour lui une révélation, comme un remède au poison que devient peu à peu la musique de Richard Wagner.

Le cas Wagner : de la passion à la haine

Parsifal a provoqué une réaction physique chez lui. C’est à ce moment précis qu’il commence à envisager plus sérieusement la dimension physiologique de la musique. Celle-ci doit être proche du corps, des rythmes physiologiques et physiques qu’elle stimule et magnifie. Peu à peu, il parvient à situer son erreur : Wagner a assuré une fonction cathartique malsaine, alors qu’au contraire, la musique doit apporter un soulagement physique.

« Sans musique, la vie serait pour moi une erreur », Friedrich Nietzsch.

Dans Le cas Wagner (1888), Nietzsche tente de mettre le doigt sur son erreur. Comment s’est-il laissé berner par l’œuvre wagnérienne ? Il nous faut tout d’abord revenir sur une lettre, écrite à son ami Rohde, datée du 27 octobre 1868. Il y écrit s’être « régalé tant du prélude de Tristan et Isolde que de l’ouverture des Maitres chanteurs. » Avant de continuer : « Chacune de mes fibres, chacun de mes nerfs est en émoi et depuis longtemps je n’avais pas éprouvé comme à l’audition de cette ouverture, le sentiment d’être ravi hors de moi ». Une fois l’idylle wagnérienne passée, Nietzsche situe tout d’abord le « poison wagnérien » dans sa capacité à séduire le jeune public allemand (prédisposé), grâce à l’« effet ». Il reconnaît donc là au maître de Bayreuth un « génie théâtral » et c’est bien là son seul apport à l’opéra.

Pour Wagner « la musique n’est jamais qu’un moyen ». Or la maturité philosophique acquise par Nietzsche depuis *Carmen * lui fait dire le contraire : si la musique n’est jamais qu’un moyen, alors le compositeur a besoin d’autres artifices pour faire valoir son œuvre, et sa musique n’est pas pure.

Dans son post-scriptum, Nietzsche tranche : « S’attacher à Wagner, cela se paie cher ». S’attacher à Wagner, se serait accepter la décadence, par le prisme de l’incohérence, propre au style wagnérien. Au fond ce que lui reproche là le philosophe, c’est d’avoir symbolisé un romantisme déclinant. C’est de n’être que symbole, nébuleuse.
Conscient de ne jamais pouvoir égaler celui qu’il a passionnément admiré et tout autant détesté, Nietzsche doit pourtant beaucoup à son échec musical puisqu’il a permis de faire éclore une toute nouvelle manière de penser l’art, en tant que l’expression d’une pulsion humaine primitive, vouée à créer. Ainsi le philosophe s’est approprié en son temps la Sôphrosunè (sagesse), à défaut de pouvoir canaliser cette force créatrice supérieure, tandis que Wagner fut l’incarnation même de l’Hybris (démesure).

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