Quand la musique classique s’inspire du répertoire tsigane

De l’oral à l’écrit, de l’improvisation à la partition, les musiciens de formation classique s’emparent d’un répertoire bouillonnant, celui des tsiganes.

Quand la musique classique s’inspire du répertoire tsigane
., © Getty / Henk Jonker / Three Lions

Un vent d’est souffle sur le grand répertoire. Haydn, Brahms, Liszt ou même Ravel, ils sont nombreux à avoir été inspirés voire fascinés par le répertoire et les interprètes tsiganes. Une musique caractérisée par le mouvement, l'évolution, qui se transmet à l'oral et laisse la part belle à l'improvisation.

Évoquée, fantasmée ou bien étudiée : à chaque compositeur son approche de la musique tsigane…

Haydn, pas si classique

Joseph Haydn, inspiré par l’intensité tsigane ? Même le plus ‘classique’ des compositeurs, amateur de structures et de formats, aura succombé au charme des rythmes gypsy.

Au cours d’un séjour à Londres, en 1795, il achève la composition de son Trio pour piano n°39, que l’on appelle Trio tzigane, car Haydn lui-même donne pour indication d’interprétation au dernier mouvement « in the Gypsy's style ».

Brahms, modeste

Qui ne connaît pas les fameuses Danses hongroises de Johannes Brahms ? Qu’elles résonnent en fond sonore d’une publicité pour mayonnaise ou au sein des plus prestigieuses salles de concerts, ces Danses sont partout et ont largement contribué à la popularité de leur compositeur.

Pourtant, Brahms ne s’est jamais revendiqué comme l’auteur de ces pièces dansantes. Lorsqu’il les compose, entre 1867 et 1880, il les considère comme de simples transcriptions, des arrangements pour piano ou orchestre de mélodies populaires (et déjà connues de tous).

Enesco, affranchi

Le compositeur roumain Georges Enesco a lui aussi retranscrit au piano quelques danses et mélodies populaires de sa Roumanie natale. Ce sont les Rhapsodies roumaines (1901), dans lesquelles on peut reconnaître les thèmes de L’alouette (Ciocârlia) ou de La ronde des moulins (Hora Morii).

Plus tard, Enesco va inscrire son goût pour les sonorités tsiganes dans une démarche plus libre et créative. Avec sa Sonate pour violon et piano n°3 (1926), il ne s’agit plus d’arrangements : quarts de ton, gammes chromatiques, le compositeur puise librement dans le répertoire tsigane les ingrédients musicaux de son choix.

Liszt, avant-gardiste

Celui qui avait amorcé la réappropriation des thèmes tsiganes par le répertoire ‘savant’, c’est Franz Liszt. D’origine hongroise, le compositeur s’intéresse aux musiques des bohémiens de sa terre natale et publie en 1859 un ouvrage, Des Bohémiens et de leur Musique en Hongrie.

Dans cet essai, Liszt affirme que les musiques populaires hongroises (auxquelles il intègre les musiques tsiganes), ne sont pas incompatibles avec le grand répertoire. Au contraire, elles représentent une inépuisable source d’inspiration, et lui-même ne manque pas de composer ‘à la hongroise’. En témoignent ses dix-neuf Rhapsodies.

Sarasate, inspiré par la virtuosité

Pablo de Sarasate est né en 1844 à Pampelune. Or la plus célèbre de ses compositions n’a rien d’espagnol : il s’agit de Zigeunerweisen (Airs bohémiens en allemand), une oeuvre pour violon et orchestre achevée en 1878 et dans laquelle se retrouvent thèmes populaires roumains et rythmes de csárdás hongroises.

Comme beaucoup de ses contemporains, Pablo de Sarasate est fasciné et inspiré par la virtuosité des grands interprètes venus de l’est. Zigeunerweisen est ainsi une pièce pour violon d'une grande difficulté d'exécution, parfois reprise par d'autres instruments solistes tels que l'accordéon.

Kodaly, ethnomusicologue

Au début du XXe siècle, les deux compositeurs hongrois Béla Bartók et Zoltan Kodaly entreprennent un véritable travail de fouilles ethnomusicologiques. Partis ‘sur le terrain’ des campagnes hongroises, roumaines et bulgares, ils concluent que la musique tsigane n’appartient pas aux répertoires régionaux, populaires.

Bartók invite notamment à distinguer les csárdás,verbunkos et autres formes traditionnelles hongroises de la musique tsigane interprétée en langue romani. Une distinction qui comporte dans son propos une connotation péjorative.

Kodaly distingue lui aussi la musique tsigane des répertoires populaires, mais se montre toutefois moins exclusif. Ses douze Danses de Galánta sont par exemple composées et baptisées en souvenir du village de son enfance, Galánta, où il a été bercé par les violons et chants de musiciens tsiganes.

Ravel, entre réalisme et fantasme

Compositeur inspiré par la virtuosité d’un interprète, musicien enivré par une musique qui échappe aux canons de la tradition classique : Maurice Ravel rassemble ces deux cas de figure. Lorsqu’il compose sa rhapsodie Tzigane en 1924, c’est pour la dédier à la violoniste virtuose Jelly d’Aranyi, et parce qu’il souhaite composer à partir de la Hongrie de « ses rêves ».

Ravel emprunte à la musique populaire des pays d’Europe de l’Est comme il le fait avec le jazz ou le folklore espagnol. Et c’est ce en quoi sa musique se fait tsigane : elle s’affranchit des codes classiques (la forme de sa rhapsodie est d’ailleurs très libre) et privilégie l’instantanéité.

Et en bonus...

L'incontournable Csárdás de Vittorio Monti !