Pourquoi Leonard Bernstein était-il surveillé par le FBI ?

Mais qui veut la peau de Leonard Bernstein ? Pendant près de 35 ans, le célèbre compositeur a fait l’objet d’une surveillance rapprochée de la part des services de renseignement intérieur américains, le fameux FBI.

Pourquoi Leonard Bernstein était-il surveillé par le FBI ?
Leonard Bernstein dans sa loge du Carnegie Hall, à New York (Etats-Unis). , © Getty / Alfred Eisenstaedt/The LIFE Picture Collection

Leonard Bernstein est l’une des principales figures de la musique américaine et, pourtant, il a été mis en cause par les autorités de son pays natal, ce même pays qu’il incarnait aux yeux du monde entier. 

Pendant près de 35 ans, il a dû supporter le poids de la surveillance et de la suspicion. Soupçonné d’appartenir à une organisation communiste puis de défier l’autorité de la Maison Blanche, le compositeur de West Side Story a fait l’objet de plusieurs enquêtes fédérales... 

Des idées qui dérangent

En 1943, Leonard Bernstein a 25 ans et il a tout du jeune premier : il est diplômé de la prestigieuse université de Harvard, vient d’être nommé chef assistant de l’Orchestre philharmonique de New York et a déjà composé une grande symphonie, Jeremiah

Nouveau golden boy de New York, Bernstein se fait l’ambassadeur d’une ‘musique américaine indépendante, affranchie de la grande école européenne. A la différence de ses concitoyens Gershwin ou Copland, il poursuit en effet l’intégralité de sa formation aux Etats-Unis et ne cherche pas à recevoir l’enseignement des grands maîtres du Vieux Continent. 

Leonard Bernstein en 1943.
Leonard Bernstein en 1943. , © Getty / Bettmann

Pourtant, ce jeune prodige national inquiète les autorités de son pays. Car Bernstein affiche ouvertement ses idées, des idées jugées trop socialistes par le gouvernement américain. Or qui dit socialiste dit du même bord que le grand ennemi d’alors : le bloc communiste. En 1949, l’administration du Président Truman commande sa première enquête et charge le FBI de fouiller dans le passé du musicien….

En 1951, le nom de Bernstein apparaît pour la première fois dans le Security Index, la fameuse liste des personnes jugées dangereuses par les services de renseignement américains. Deux ans plus tard, le compositeur se voit refuser le renouvellement de son passeport et frôle même la détention... 

Paranoïa du maccarthysme 

Pour récupérer son passeport, Bernstein doit jurer sur l’honneur qu’il ne fait pas et n’a jamais fait partie d’une quelconque organisation communiste. Voilà notre compositeur pris au piège de la folie maccarthyste et victime de la ‘chasse aux sorcières’. 

Ces ‘sorcières’, ce sont toutes les personnes accusées d’appartenir au camp ennemi, le parti communiste, et traquées par la commission du sénateur MacCarthy. Entre 1950 et 1954, les Etats-Unis voient rouge : tout un chacun peut, du jour au lendemain, se retrouver soupçonné, accusé, voire emprisonné. On pense notamment au cas célèbre de Charlie Chaplin, acteur et producteur à Hollywood, empêché de travailler et forcé de fuir le pays. 

Bernstein, lui, n’aura pas à fuir. Mais l’horreur du maccarthysme l’a profondément marqué, et quelques années plus tard, en 1956, il raconte et dénonce ce triste épisode de l’histoire à travers l’opérette Candide, une oeuvre résolument comique, parodique, mais qui laisse aussi entrevoir une critique virulente de la politique anticommuniste. 

Black Panthers et Guerre du Viêt Nam

L’histoire qui réunit Bernstein et le FBI aurait pu s’arrêter là, avec le maccarthysme, mais le compositeur reste pourtant dans le collimateur des autorités… Car dans les années 1960, c’est contre la guerre du Viêt Nam qu’il se prononce, une guerre qui souffre d’un déficit croissant de popularité et que le gouvernement américain s’efforce - non sans peine - de justifier. 

Autre engagement, autre fait qui dérange. Le 14 janvier 1970, Bernstein et sa femme Felicia organisent une soirée de soutien aux Black Panthers, un mouvement afro-américain qui, du fait de son caractère révolutionnaire, a été désigné comme principale menace pour la sécurité intérieure par John Edgar Hoover, le directeur du FBI. A ses yeux, Bernstein cumule les provocations… 

John Edgar Hoover, qui fut le directeur du FBI pendant 48 ans, de 1924 à sa mort, en 1972.
John Edgar Hoover, qui fut le directeur du FBI pendant 48 ans, de 1924 à sa mort, en 1972. , © Getty / Thomas D. McAvoy

Le dernier pas de côté

Nous arrivons au point culminant de notre histoire… A la fin des années 1960, Jacqueline Kennedy commande à son ami ‘Lenny’ une oeuvre pour l’inauguration du Kennedy Center of Performing Arts, un lieu de culture ainsi nommé en hommage à son défunt mari, le président John F. Kennedy. 

Cette oeuvre sera la plus politique de Leonard Bernstein : il s’agit d’une grande messe moderne, Mass, récitée et chantée en latin, qui propose une réflexion sur le chaos et l’injustice de ce monde. Pour écrire cette oeuvre, Bernstein demande l’aide d’un prêtre catholique, Philip Berrigan. Un choix qui lui coûtera bien cher…

Car Philip Berrigan est un militant pacifiste particulièrement actif, farouchement opposé à la guerre du Viêt Nam et qui, entre deux allers-retours en prison, subit lui aussi la surveillance accrue du FBI. Berrigan et Bernstein réunis ? Il n’en faut pas plus pour rendre le FBI parano.

Le prêtre catholique et militant pacifiste Philip Berrigan, en 1973, à Washington.
Le prêtre catholique et militant pacifiste Philip Berrigan, en 1973, à Washington. , © Getty / Bettmann

Et si Bernstein avait glissé des messages anti-gouvernementaux dans son texte latin ? Et s’il avait demandé à ses interprètes d’injurier le président Nixon en plein spectacle ? Réunion de crise à la Maison Blanche : Richard Nixon ne doit pas assister au concert, et il serait bien qu’une critique négative de l’oeuvre soit publiée dès le lendemain, dans le New York Times.

La mauvaise critique sera publiée, le président Nixon ne viendra pas à la cérémonie, mais rien d’autre n’arrivera. Mass se révèle comme une oeuvre complexe, vivante, une réflexion quasi philosophique, intemporelle, et en aucun cas un pied de nez au gouvernement d’alors. 

On peut d’ailleurs penser que jamais Leonard Bernstein n’aurait pris le risque de nuire à la réputation de son amie Jacqueline Kennedy, de la même manière qu’il n’a jamais fait preuve d’un tempérament provocateur. Le musicien affichait simplement et ouvertement ses idées, bien qu’après l’incident du Kennedy Center, il se soit tenu plus éloigné de la vie politique. Reste que l’Amérique multiculturelle aimée et défendue par Bernstein se dessine à travers ses œuvres, et s’exprime pour toujours à travers sa musique.