Pourquoi la musique classique est un truc de hipster

Il existe de nombreux points communs entre culture hipster et culture classique. Si, si, vraiment. Écouter du classique n’a jamais été aussi tendance !

Pourquoi la musique classique est un truc de hipster
.

Chaque année, de nouveaux mots viennent enrichir le Petit Larousse. En 2018, gif, hipster, gameur, uberisation, liker et bien d'autres rejoindront ainsi les colonnes du dictionnaire.

Une cuvée de nouveaux mots, donc, sans aucun terme musical... l'univers du classique serait-il un vieux fossile ? Isolé et indépendant de toute évolution sociétale ? Non, définitivement non.

Et pour cause, prenons la dernière mode accréditée par le Larousse 2018 : les hipsters. Quel rapport avec le classique ? Eh bien figurez-vous qu'entre culture hipster et culture classique, il n'y a qu’un pas à franchir. Question de look, de mentalité, de lieux fréquentés…. Démonstration.

Le look : les compositeurs, eux-aussi, étaient stylés

Mais quel est cet animal étrange dont on entend parler à tout va depuis quelques années ? Pour ceux qui ne les connaissent pas encore, les hipsters sont de jeunes citadins, plutôt instruits et branchés. A quoi les reconnaît-on ? Leurs vélos, leurs sacs à dos, leurs cheveux longs (pour ces dames) et leurs barbes au vent (pour ces messieurs).

Stylés mais faussement négligés, les hipsters sont, en quelque sorte, les dandys de notre époque... Et si le dandysme était la signature des grandes figures littéraires du XIXe siècle, comme Oscar Wilde ou Charles Baudelaire, il l'était aussi pour de nombreux compositeurs.

A voir la barbe broussailleuse de Verdi ou de Dvořák, les belles moustaches d’Albéniz ou encore la coupe au carré de Liszt, on se dit que les hipsters n’ont rien inventé. Pire, ils ont peut-être tout piqué aux grands noms du répertoire.

Isaac Albéniz, Giuseppe Verdi et Franz Liszt.
Isaac Albéniz, Giuseppe Verdi et Franz Liszt. , © Getty

L'attitude : anti-conformisme

Autre caractéristique du hipster : l’anti-conformisme. Il ou elle s’érige contre la consommation de masse, privilégiant la récup’. Il achète ce que les autres n’achètent pas, ou peu. Et il écoute ce que les autres n’écoutent pas, ou peu.

Et justement, avez-vous déjà vu un quatuor à cordes ou une symphonie se classer parmi les tubes de l’été ? Non… nous non plus. Et, d’un point de vue hipsteristique, c’est une bonne chose.

Voilà pourquoi écouter du classique, aller à l’opéra ou au concert, c’est un peu hipster. Car c’est anti-conformiste et gage de qualité. Tout hipster se devrait donc (si tel n’est pas déjà le cas) d'inclure une ou deux pièces du grand répertoire à sa playlist.

Vous voulez avoir la classe ? Faire votre petit effet ? Laissez échapper quelques notes de Schubert ou Rachmaninov de vos écouteurs plutôt que… non, nous ne nous permettrons pas de comparer.

La mentalité : ouverture et mixité

Les origines du mouvement hipster remontent au début du XXe siècle, entres les années 1920 et 1950, lorsque certains blancs se mirent à écouter du jazz et adoptèrent les mêmes habitudes culturelles que la communauté noire. Ceux qu’on appelle alors les white negros se prennent à rêver d’une société plus égalitaire, plus ouverte.

Si les hipsters du XXIe siècle dirigent plutôt leurs combats contre l’hyper consommation, ils héritent aussi de l’ambition sociale de leurs prédécesseurs américains. Le ou la hipster d'aujourd'hui prône une société tolérante et multiculturelle.

Les principes et valeurs du hipster se reflètent dans ses goûts musicaux. Il écoute de tout : musique minimaliste, électro orientale ou chanson kitsch des années 80. Les tubes et artistes populaires sont tolérés dès lors qu'ils sont vintage. Un peu comme dans le classique, finalement, où un compositeur n'accède que (très) difficilement au Panthéon des grands, du moins de son vivant.

Poussons plus loin le parallèle : quoi de plus multiculturel et varié que le répertoire classique ? Il y en a pour tous les goûts : du kitsch (parfois), du cérébral, de l’orientalisant…. difficile de caractériser uniformément le grand répertoire.

Les compositeurs contemporains sont particulièrement friands de mélange des genres. Ici, dans 'Music for 18 Musicians', Steve Reich fait ainsi se rencontrer marimbas et maracas latinos avec pianos, cordes et clarinettes.
Les compositeurs contemporains sont particulièrement friands de mélange des genres. Ici, dans 'Music for 18 Musicians', Steve Reich fait ainsi se rencontrer marimbas et maracas latinos avec pianos, cordes et clarinettes., © Getty / Hiroyuki Ito

Les lieux : la fuite des quartiers chics

Où s’ouvrent désormais les nouveaux espaces de spectacle ? Pas dans les centres villes. La Philharmonie, installée à Porte de Pantin à Paris, en est le parfait exemple.

Où s’en vont les mélomanes durant l’été ? Dans les festivals, festivals qui se tiennent dans des lieux parfois totalement incongrus, tel qu’un sommet des Alpes, une grotte ou une étable.

Il en est de même côté hipster : la fuite des quartiers bourgeois pour les zones plus populaires, diversifiées et dynamiques. Le week-end, le ou la hipster aime se mettre au vert, à la 'campagne'. Mais pas de plage bondée de la Côte d’Azur ou de forfaits ski à Méribel : comme le mélomane classique, il ou elle part en quête d’exclusivité, préférant un séjour en yourte ou une rando improvisée dans les Pyrénées.

Le déni (ou la cohérence, au choix)

Force est de constater un point sensible. Le hipster est son propre ennemi. Difficile de se revendiquer anti-conformiste lorsque l’anti-conformisme même devient tendance. Un hipster ne peut donc se revendiquer comme tel, par définition. Et rien de plus simple pour l'agacer que de lui dire qu’il ou elle est, justement, un(e) hipster.

C’est à peu de choses près la même chose chez les musiciens. Posez lui la question « tu n’écoutes que du classique? ». Peu de chance pour qu'il vous réponde « oui » avec un grand sourire. Il prendra probablement un petit moment pour vous prouver que non, il n’écoute pas que du classique, vous dressant alors la liste de tout un tas d’autres artistes qu'il adore, qu'il écoute tout autant voire plus que Beethoven et Mozart.

D'un point de vue extérieur, ces deux groupes forment des corps uniformes : hipsters bobos et mélomanes classicos. Mais ces derniers pourraient vous répondre que toutes les musiques ne se ressemblent pas, que l'on peut aimer Wagner et détester Verdi, aller aux concerts mais pas à l'opéra, et les premiers vous faire remarquer que l'on peut circuler à vélo et ne pas manger bio, porter des bretelles sur une chemise à carreaux sans aimer les concerts électro... Le vrai point commun entre hipsters et mélomanes est là, finalement. Le point de vue des autres.